Pourquoi raconter ce qui a déjà eu lieu ?
Pourquoi, alors que les faits sont connus, que tout a été dit, que les images circulent déjà, les artistes ressentent-ils encore ce besoin d’y revenir ?
Peut-être parce que la réalité brute ne suffit pas. Elle dit le “quoi”, rarement le “pourquoi”. Et c’est là que la fiction entre en scène, non pour travestir, mais pour comprendre.
Cette semaine, deux œuvres, deux gestes : Thierry Klifa avec La femme la plus riche du monde et Jean-Xavier de Lestrade avec Des Vivants. L’un filme la démesure des puissants, l’autre la fragilité des survivants.Tous deux partent du réel pour chercher autre chose : une émotion, un visage, une part d’humanité que le tumulte médiatique avait engloutie.
S’emparer du réel, c’est refuser qu’il nous échappe. C’est redonner du sens à ce qui a été trop vite consommé, commenté, digéré. C’est aussi un acte politique : dire que derrière les faits, il y a des corps, des voix, des vies. Et qu’à force de rejouer le monde, la fiction finit parfois par le réparer — un peu.
Le goût de la vie, version milliardaire
Avec La femme la plus riche du monde, Thierry Klifa signe une comédie cruelle et élégante à voir absolument.

Avec La femme la plus riche du monde, Thierry Klifa s’empare d’un fait divers aussi romanesque que sulfureux. Inspiré par une affaire politico-financière réelle, il en tire une tragédie mondaine, mêlant satire, émotion et vertige moral. Un vrai roman du pouvoir, à la fois cruel, drôle et bouleversant. Inspiré d’un scandale bien réel (dont on taira le nom, tant le film s’en affranchit), La femme la plus riche du monde dresse le portrait d’une héritière que tout le monde croit connaître, et que le cinéaste filme enfin comme une femme, pas comme une marionnette.
C’est brillant, acide, porté par des dialogues qui claquent et une distribution où chaque acteur joue sa partition avec précision. Entre comédie de mœurs et tragédie intime, Klifa réussit à faire ce que le cinéma français fait trop peu : parler d’argent, de pouvoir et d’amour sans cynisme, avec un vrai plaisir d’écriture. Isabelle Huppert règne en Marianne Farrère, femme d’influence et d’enfermement, tour à tour charmeuse, fragile, cruelle et bouleversante. Face à elle, Laurent Lafitte déborde d’exubérance en photographe séducteur et cynique, agitateur magnifique qui vient tout dérégler : les convenances, le désir, l’ordre du monde. Marina Foïs, en fille blessée, incarne la tragédie silencieuse des héritières qu’on n’écoute jamais. Et Raphaël Personnaz, majordome à la fois loyal et condamné, observe cette comédie humaine avec la dignité d’un témoin sacrifié. On en ressort ébloui, un peu ému, et surtout convaincu qu’aucun empire ne vaut une main dans les cheveux.
Il faut le dire : avant de passer derrière la caméra, Thierry Klifa fut journaliste et plume star de Studio Magazine — où nous avons eu le bonheur de se côtoyer. Il y avait déjà chez lui ce goût du mot juste, cette élégance dans la manière de raconter les gens et les films. Aujourd’hui, c’est ce même regard, à la fois curieux et tendre, qu’il pose sur ses personnages. Nous l’avons retrouvé pour un échange passionnant où il raconte comment le cinéma lui permet d’aller là où le journalisme ne le pourrait pas.
Qu’est-ce qui t’a donné envie de t’emparer de cette histoire ?
C’est d’abord l’histoire elle-même qui m’a happé. Quand elle est sortie, je la suivais un peu comme on lirait un roman-photo : fascinante, excessive, noyée sous l’argent et le scandale. On en parlait comme d’une simple affaire d’arnaque, mais je sentais qu’il y avait autre chose, une vérité plus intime. Quand j’ai commencé à enquêter, à lire, à chercher, j’ai découvert une matière incroyable : des journaux, des lettres, des traces… C’est là que le film a commencé à exister.
Ton passé de journaliste t’a-t-il aidé dans cette recherche ?
En réalité, j’ai toujours été un réalisateur qui faisait du journalisme, pas l’inverse. J’ai toujours raconté des histoires, des personnages. Pour ce film, l’enquête était nécessaire, bien sûr, mais c’est ma curiosité de cinéaste qui a guidé le travail. Ce n’est pas tant les faits qui m’intéressent que l’esprit de cette histoire, la manière dont les personnages se débattent dans leur monde.
Tu choisis de ne pas présenter “la femme la plus riche du monde” comme une victime, mais comme une femme de pouvoir.
Oui, c’était essentiel. Cette femme a été caricaturée, déshumanisée, jusqu’à devenir une marionnette du Guignol. On a toujours raconté son histoire par la fin. Moi, j’ai voulu la raconter par le début. C’est une femme brillante, passionnée, redoutable, mais aussi prisonnière de son milieu. On disait d’elle qu’elle était “la fille de son père” puis “la femme de son mari”. Je trouve cette vision terriblement misogyne. J’avais envie de lui rendre sa complexité — une femme forte, neurasthénique, qui retrouve le goût de la vie au contact d’un intrus qui la déstabilise.
Le film adopte un ton de comédie, ce qui est assez inattendu pour ce genre de sujet.
Oui, on n’allait pas faire pleurer sur les ultra-riches ! (rires) La comédie permet de garder une distance, de regarder ce monde sans moralisme. C’est un film très écrit : les dialogues portent l’action. Ce sont des gens pour qui les mots comptent. Ils blessent, ils guérissent, ils séduisent. Je pensais souvent aux Liaisons dangereuses : tout passe par le verbe, la joute, la cruauté.
La comédie vient-elle du tournage ou du scénario ?
Tout était au scénario. Les acteurs amènent leur rythme, leur musicalité, mais la tonalité était déjà là. Ce n’était pas une question de dosage : la comédie noire faisait partie du projet dès le départ. Et je savais que la tragédie traverserait le film, notamment à travers le personnage de la fille. Il y a la grande Histoire, celle des familles, des secrets, des compromissions, mais aussi la petite, celle des sentiments et des blessures.
On ressort du film avec de l’empathie pour tous les personnages — même ceux qu’on croyait détester.
C’était exactement mon intention. Je voulais leur rendre une humanité, avec tout ce qu’elle comporte de merveilleux et de monstrueux. Chercher à comprendre, c’est déjà être un peu en empathie. Ce qui m’a frappé pendant les débats, c’est que les spectateurs ne savent plus s’ils me parlent du film ou de la vraie histoire. C’est là que le cinéma a un pouvoir unique : il interroge plus qu’il ne répond. Là où un documentaire ne pourrait pas aller, la fiction, elle, peut “regarder par le trou de la serrure”.
Tu as eu envie de rencontrer les vrais protagonistes ?
Non. Par décence, par pudeur. Ce film parle d’une guerre intime, avec ses victimes et ses bourreaux. Rencontrer les uns ou les autres aurait biaisé le regard. J’ai préféré garder une distance. Et je crois que ça a été mieux pour tout le monde.
La femme la plus riche du monde est en salles depuis le 29 octobre.
Des vivants : apprendre à respirer à plusieurs
Une série sur ceux qui ont survécu — mais qui cherchent encore à vivre.
Ils étaient là, ce soir-là. Au Bataclan. Et depuis, ils tentent de reprendre le fil.
Pas celui d’avant — celui d’après. Celui qu’on tisse avec les autres quand plus rien n’a de sens.
Jean-Xavier de Lestrade, grand artisan de la vérité humaine (Un coupable idéal, Sambre), s’attache ici à ces femmes et ces hommes qui refusent d’être réduits au mot « survivants ». Ensemble, ils se rebaptisent les Potages -mélange de potes et otages- , où l’humour sert de planche de salut. Ce surnom, absurde et touchant, dit tout : la complicité, le décalage, la chaleur du collectif comme dernier refuge.
Des vivants ne raconte pas le drame, mais ce qui vient après. Les réveils en apnée, les nuits sans sommeil, les regards qui s’apprivoisent. Le film commence là où les journaux s’arrêtent. Il regarde la reconstruction, pas la blessure. Ce n’est pas une série sur la peur — c’est une série sur le courage tranquille, celui de ceux qui continuent à avancer en titubant.
Jean-Xavier de Lestrade, fidèle à sa mise en scène sobre et sans fard, filme la lumière comme une caresse. Les appartements, les cafés, les trottoirs de Paris deviennent des lieux d’apprentissage — apprendre à vivre à nouveau, à aimer, à rire. Chaque épisode trouve sa musique propre, entre la pudeur du documentaire et la grâce du cinéma.
On croit à leur amitié, à leur manière de se sauver les uns les autres par la parole, le rire, le silence. Le casting d’une finesse remarquable compose une mosaïque de visages familiers, habités, profondément humains. : Benjamin Lavernhe glisse une douceur inquiète derrière l’ironie, Alix Poisson fait vibrer la fatigue et la force mêlées, Antoine Reinartz garde la douleur au bord des mots, Félix Moati offre un mélange de fragilité et de résistance, comme si la peine pouvait, parfois, éclairer le visage, Anne Steffens habite l’écran d’un calme fragile, Cédric Eeckhout vacille entre passé et futur, au bord de l’effondrement et Thomas Goldberg incarne avec une justesse pudique et une gravité contenue le plus jeune des otages, David Fritz Goeppinger — dont on recommande d’ailleurs la lecture du bouleversant Il fallait vivre (éditions Leduc).
Chacun compose une variation singulière sur la même question : comment redevenir vivant ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit : parler pour ne pas sombrer. S’écouter pour ne pas se perdre. Rire pour ne pas mourir une deuxième fois.
Lestrade filme ce groupe comme une île — un lieu de reconstruction collective, où chacun apporte sa pierre, sa faille, son humour. La série nous rappelle qu’on ne guérit jamais seul.
Des vivants ne cherche ni l’effet ni la larme. Il cherche la vérité. Celle des gestes, des mots hésitants, des regards qui disent merci d’être encore là.
C’est une série bouleversante, mais jamais plombante. Un hymne discret à la tendresse, à la résistance du quotidien, à cette étrange force qui pousse les êtres brisés à rester debout.
Note d’intention de Jean-Xavier de Lestrade
“Au cœur du projet, -et à son origine-, la rencontre avec ceux et celles qui se sont autoproclamés les « Potages ». Ce mot-là « Potages » est à lui seul un condensé de la série. Il est la contraction du mot « potes » et du mot « otages ». Car nos personnages principaux se définissent comme des « potes ». Mais qui, avant d’être des « potes », ont été des « otages ».
Le 13 novembre 2015, entre 21h59 et 00h18, un groupe de 11 personnes a été retenu en otage au premier étage du Bataclan par les deux terroristes survivants du commando qui venait d’attaquer la salle de spectacle. Ces otages s’appelaient David, Sébastien, Marie, Arnaud, Stéphane, Grégory et Caroline… Ils ne se connaissaient pas et n’avaient alors qu’une chose en commun, celle d’aimer la musique, le rock en particulier. Ils ont ainsi passé plus de deux heures en « tête à tête » avec Foued Mohamed-Aggad et Ismaël Mostefaï, -armés de leur kalachnikovs, harnachés de leur ceinture d’explosifs-, dans un étroit couloir de service surplombant le passage Amelot. Durant cette longue nuit de massacre qui a frappé Saint Denis et Paris en 6 endroits différents, ces otages seront les seuls à avoir eu un dialogue direct, prolongé avec les terroristes.
À de multiples reprises, au gré des « caprices » et du comportement parfois incohérent et erratique de leurs bourreaux, ils pensent leur mort certaine. Pendant l’assaut des hommes de la BRI, Foued Mohamed-Aggad déclenche sa ceinture d’explosifs. Le souffle assourdissant de la déflagration emporte tout le monde.
Et miraculeusement, tous sortent de ce couloir vivants.
Mais cela veut dire quoi, vivant, après une expérience aussi traumatisante et aussi extrême, à laquelle personne ne peut être préparé ? Car physiquement, ils sont quasiment indemnes -quelques éclats de métal dans le dos de Grégory et d’Arnaud-, mais psychiquement, comment vont-ils absorber cette onde de choc dévastatrice ? Comment survit-on à sa propre mort annoncée ? Et comment se réapproprier sa propre histoire lorsque notre drame est devenu celui d’une nation entière ?
Ce sont les questions qui n’ont cessé de me traverser et qui sont le point de départ de cette série. David, Sébastien, Marie, Arnaud, Stéphane, Grégory et Caroline sont sortis du couloir, sont sortis du Bataclan, ils sont vivants… Mais vivants comment ?
L’idée donc de la série était de centrer notre récit sur ce groupe d’otages et de recueillir leurs témoignages comme première et essentielle source de notre écriture.
Avec Antoine Lacomblez, nous les avons donc rencontrés un par un, à deux reprises. Au mois de juin et d’octobre 2023. Plusieurs heures à chaque fois. Et très vite, j’ai acquis la conviction que nous devions rester au plus près de leurs récits respectifs en conservant les prénoms de chacun.
D’un point de vue dramaturgique, c’est une énorme contrainte. Pas de liberté ici pour inventer un personnage qui accélèrera le récit, pour écrire des scènes qui cristalliseraient les oppositions, les contrastes, ou pour inventer des situations qui résumeraient efficacement en deux pages trois mois de la lente transformation d’un personnage… Je sentais qu’il nous fallait bannir tous les outils de dramaturgie classique. Il nous fallait, au contraire, écrire avec les tripes de nos personnages, sans chercher à être plus malin qu’eux ou plus malin que l’histoire elle-même. Il fallait ici se montrer d’une extrême modestie. Mais c’est déroutant.”
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Des vivants est à voir sur France.tv depuis le 27 octobre et sur France 2 à partir du 3 novembre 2025. Créée par Jean-Xavier de Lestrade et Antoine Lacomblez. Réalisée par Jean-Xavier de Lestrade. Une production tripartite entre Matthieu Belghiti pour What’s Up Films, Nicolas Mauvernay pour Mizar Films et Jérôme Corcos pour Nac Films .

