Il y a des actrices qu’on admire de loin, et puis il y a celles qu’on suit — film après film, comme on prend des nouvelles d’une amie. Isabelle Carré fait partie de celles-là.
Je me souviens très bien de la première fois où je l’ai interviewée. Je débutais à Studio Magazine, elle portait sur ses seules épaules La Femme défendue, un huis clos sensuel et pudique, où tout passait par son visage. Depuis, je la regarde comme on observe une lumière changeante : jamais dans l’esbroufe, toujours dans la justesse.
Ce qui frappe, chez elle, c’est cette capacité à tout jouer sans jamais tricher. D’un film à l’autre, elle traverse les genres et les époques — du drame à la comédie, du cinéma d’auteur au théâtre populaire — sans jamais perdre cette ligne claire, cette émotion nue. Isabelle Carré alterne les scènes et les plateaux, le théâtre et le cinéma, avec la même humilité et la même ferveur : celle d’une comédienne qui ne joue pas pour briller, mais pour comprendre.
Sa première réalisation, Les Rêveurs, est à l’aune de l’actrice qu’elle est. Un film né de la fragilité, porté par la douceur, et qui dit beaucoup de notre époque : celle des jeunes qui doutent, mais qui rêvent encore. L’occasion de lui consacrer une édition était trop belle. Au théâtre (x2) ou sur l’écran (x2), retrouvez Isabelle Carré!
« Les Rêveurs, c’est le film que j’aurais aimé voir ado »
Le rendez-vous était fixé après la représentation de la pièce Un pas de côté, au Théâtre de la Renaissance. Isabelle Carré est apparue rayonnante, portée par les félicitations des spectateurs qui l’attendaient à la sortie des artistes. Comme toujours, avec elle, le dialogue est simple comme si nous reprenions une conversation débutée il y a 25 ans. Isabelle Carré est de ces actrices qu’on aime interviewer. On a longuement parlé de sa première réalisation Les Rêveurs, film qui parle de fragilité, de reconstruction et de la jeunesse d’aujourd’hui — celle qui doute, qui tremble, mais qui résiste. Puis elle nous a glissé, “ce matin je me suis levée à 5 heures pour aller présenter le film”. Alors on l’a laissée, souriante et légère. Rencontre avec une actrice devenue passeuse.
“Faire entendre ma voix”
Moi, j’adore être au service des mots des autres et au service d’autres univers. Et j’aime toujours ça, mais à un moment donné, je sentais qu’il fallait que je dise mes mots à moi, que je fasse entendre ma voix. Le livre [Les rêveurs, éditions Grasset sorti en Livre de Poche] c’était déjà un pas immense. C’est le producteur Philippe Godot qui est venu me voir à la sortie du roman, en 2018. Il m’a dit : “Tu as une écriture très cinématographique, on devrait travailler ensemble.”
“Réaliser m’a appris à me sentir légitime”
Je me suis longtemps crue incapable de réaliser. J’ai grandi dans une génération de femmes qui ont cru que l’égalité était acquise, et qui ont découvert, avec #MeToo, que c’était une fiction. Il m’a fallu qu’un homme me dise que j’étais capable — Philippe Godot pour le cinéma, Philippe Djian pour l’écriture. C’est absurde, non ? C’est très étrange parce que tu ne sais jamais quel parent tu vas être et tu ne sais jamais quel metteur en scène tu vas être. Et moi, je m’imaginais, en tant que metteur en scène comme quelqu’un qui douterait énormément, qui serait très vite déstabilisé, qui n’oserait pas affirmer les choses. Non, c’était des images préconçues que j’avais de moi et, qui m’ont beaucoup interrogée par rapport à l’égalité homme-femme. Je me suis dit que je faisais vraiment partie d’une génération de femmes qui ne se sentent pas légitimes pour être dans les postes de dirigeantes.Aujourd’hui, je dis aux jeunes filles : “Essayez. Même si vous échouez, osez faire entendre votre voix.”
“J’ai compris le coeur du film : la parole partagée”
Avec le confinement, j’ai vu la montée de la détresse psychologique chez les jeunes. j’ai animé un atelier d’écriture à la Maison de Solène, avec des adolescents hospitalisés. Je voyais leurs visages fermés, leurs silences. Et un jour, j’ai dit : “Vous savez, moi aussi, j’ai été internée dans un hôpital comme le vôtre.” Cette phrase que je dis dans le film, je l’ai vraiment prononcée. Et là, tout s’est ouvert. Le contact s’est fait. C’est à ce moment-là que j’ai compris le cœur du film : la parole partagée, la transmission. Tout à coup, le dialogue devient naturel, sincère, sans hiérarchie. On n’est plus face à face, on est côte à côte. Ca s’appelle la pair-aidance: le fait de pouvoir parler d’une expérience qu’on a soi-même traversée, à quelqu’un qui est encore en plein dedans. J’ai compris que ce que je pouvais raconter, ce n’était pas tout le roman, mais ce petit passage, celui de mon hospitalisation adolescente.
« J’ai fait un film pour les ados, pas sur eux »
Je ne voulais pas faire un film “constat” sur la psychiatrie. Pas de discours, pas de misérabilisme. Je voulais un film beau, sensible, que les ados puissent voir entre copains. Qu’ils s’y reconnaissent sans honte. Déstigmatiser les enfants qui passent par un endroit comme celui-là, ça me semblait super important aujourd’hui. Je ne voulais pas qu’il y ait des images trop choquantes : des enfants qu’on contentionne et qu’on pique. Moi, quand je suis sortie de là, je ne savais pas comment en parler. Comment parler d’un lieu qui n’est pas représenté. Ca faisait peur. J’avais des réflexions comme “T’étais vraiment dingo”. Donc, je me suis tue. Et puis après, j’ai pris l’habitude de me taire beaucoup là-dessus.
“Pas de film sur la pédopsy », que des cas lourds”
Il n’y a aucun film de fiction sur la pédopsychiatrie, ni en France ni aux États-Unis. On parle souvent des jeunes adultes comme dans Une vie volée, mais jamais des ados. J’ai adoré la série Adolescence, bien sûr.”
“J’ai voulu relier mon expérience à celle des jeunes d’aujourd’hui “
Le film parle d’un service de pédopsychiatrie. J’ai voulu mettre en regard ce que j’avais vécu et ce que vivent les jeunes aujourd’hui. Je voulais voir comment la pédopsychiatrie a évolué. Moi, j’ai été interné, aujourd’hui, on est hospitalisé. On écoute les jeunes. Cependant, maintenant qu’on sait faire, il n’y a plus de soignants, et plus de moyens. C’est très bien d’avoir annoncé l’année de la santé mentale, mais derrière il n’y a rien. Il y a une feuille de route qui a été votée mais sans budget.
“L’art-thérapie une vraie thérapie”
Faire du théâtre, de la chanson, du sport… C’est important de trouver un endroit pour s’exprimer, se purger des émotions, de la colère. C’est pas une “occupation du temps”, c’est une façon de se découvrir soi-même. Je suis très fière d’être la marraine d’un nouveau centre d’appui à l’enfance créé par Céline Greco qui va s’occuper des enfants placés.
“ La lumière au bout du tunnel”
J’ai adoré travaillé avec Irina Lubtchansky, la directrice de la photo, sur l’évolution du personnage à travers la lumière et les couleurs du film. le service de pédopsy est comme un bocal. Au début, je lui ai dit, on va cramer les fenêtres, on ne verra rien, on sera comme dans une bulle. Je voulais que la lumière évolue comme une guérison : au début, bleue et ouatée, enfermée, comme dans une bulle et puis peu à peu plus claire, plus chaude, jusqu’à faire revenir toutes les couleurs. Avec Nicolas de Boiscuillé, on a fait de même sur les décors. Même les plateaux repas suivaient ce mouvement : purée et fromage blanc au début, puis babybel à la fin. (rires)
« Je ne pourrais jamais me passer de la scène »
Je veux continuer à jouer. Pour moi, la scène, c’est vraiment le moment où on communie, où on est ensemble, où il y a une émotion qui se partage. C’est cette fragilité du direct que j’aime — ce moment où rien n’est filtré, rien n’est retouché.
(Entretien réalisé à Paris, novembre 2025)
Les Rêveurs : Isabelle Carré filme la lumière après la tempête
Isabelle Carré passe derrière la caméra avec la douceur qu’on lui connaît — et une lucidité rare. Les Rêveurs, libre adaptation de son roman, explore les séjours en pédopsychiatrie à travers le regard d’une adolescente hospitalisée. Un sujet lourd, mais filmé avec une tendresse bouleversante.
Pas de grands discours, pas de pathos : Carré filme les visages, les silences, la peur et la renaissance. Sa caméra reste à hauteur d’enfant, dans ce flou ouaté où l’on cherche la sortie du tunnel. On pense parfois à Mommy de Xavier Dolan pour la colère — mais Les Rêveurs est un film unique, intime, tissé de vécu.
La photographie d’Irina Lubtchansky épouse la guérison : du bleu brumeux à la lumière dorée. Et dans ce décor, l’émotion passe sans cris, par le moindre geste, un regard, une main tendue. Surtout, Isabelle Carré transforme sa propre vulnérabilité en outil de transmission. On sort du film bouleversé, apaisé aussi — comme si quelqu’un nous avait dit : “Tu peux être fragile, et rester debout.”
À voir absolument pour : sa sincérité, la beauté de sa mise en scène et cette émotion calme qui, longtemps après, ne vous lâche plus.
Carré – Campan, la justesse du cœur et l’élégance du rire
Isabelle Carré appartient à la catégorie des interprètes qui ne “font” pas les émotions, mais les traversent. Dans Un pas de côté, la nouvelle pièce d’Anne Giafferi, elle retrouve Bernard Campan — son partenaire de La Dégustation — pour une rencontre pleine de pudeur, d’humour et de frémissements.
Sur un banc public, Catherine et Vincent se croisent un midi, se parlent, puis s’y retrouvent. Rien d’extraordinaire, juste un moment suspendu, un “pas de côté” dans des vies trop bien rangées. Carré joue cette femme en équilibre entre le devoir et le désir, avec une vérité désarmante. Tout passe par son regard, sa respiration, ces silences qu’elle habite comme personne.
Face à elle, Bernard Campan fait merveille. Sa retenue d’homme gauche, ses maladresses, ses répliques qui font mouche donnent à la pièce un rythme tendre et drôle. Une scène de séance d’essayage de jean, irrésistiblement burlesque, déclenche les rires sans jamais trahir la finesse du propos.
C’est simple, c’est doux, c’est drôle parfois. Et derrière la légèreté, la pièce glisse une vraie question : quand on est bien installé dans sa vie, qu’est-ce qu’on risque à faire un pas de côté ?
La mise en scène d’Anne Giafferi reste épurée : un banc, quelques lumières, un printemps qui passe. Mais ce minimalisme sert d’écrin à ce duo d’une évidence rare. Isabelle Carré y brille sans jamais chercher la lumière. Elle continue d’explorer ce territoire qui est le sien : celui de la fragilité assumée, de la vérité nue.
Théâtre de la Renaissance – 20 boulevard Saint-Martin, Paris 10e. Depuis le 18 septembre 2025, du jeudi au samedi à 19h, dimanche à 17h. Texte et mise en scène : Anne Giafferi. Avec : Isabelle Carré, Bernard Campan, Hélène Babu, Stanislas Stanic, Kelly Gowry, Pierre-Antoine Suarez.
Un Valjean d’humanité plus que d’épopée
Isabelle Carré fait une apparition discrète mais marquante dans Jean Valjean, la nouvelle adaptation librement inspirée de Victor Hugo signée Éric Besnard (Délicieux, Le Goût des merveilles). Elle y retrouve deux visages familiers : Bernard Campan, son partenaire de La Dégustation, et Grégory Gadebois, avec qui elle formait un duo gourmand dans Délicieux.
Le film s’attache à la première partie du destin de Valjean : sa sortie du bagne, le rejet de la population qui ne voit en lui qu’un ancien forçat, et sa rencontre décisive avec l’évêque Myriel, incarné par Bernard Campan, figure d’humanité qui amorce sa rédemption. Gadebois, massif et écorché, prête à Valjean une intensité brute, tandis que Campan, plus intérieur, trouve une douceur inattendue dans le rôle du prêtre. Alexandra Lamy complète le casting, apportant un souffle plus populaire à ce récit d’exil et de pardon. Et dans un rôle secondaire, Isabelle Carré glisse sa lumière habituelle, celle qui fait exister les silences.
Tourné en décors naturels, le film offre plusieurs scènes visuellement saisissantes dans les carrières de pierre où la poussière et la lumière deviennent presque spirituelles. Besnard filme la misère et la grâce sans emphase, préférant l’épure à la démonstration. Un film solide, habité, qui redonne à Valjean sa dimension la plus humaine.
En salles à partir du 19 novembre 2025
Isabelle Carré face au courage
Dans La Fin du courage, Cynthia Fleury explore la fatigue morale et politique de notre époque : ce moment où les individus comme les sociétés se sentent épuisés, découragés, vidés de leur élan. Le texte interroge cette “érosion de soi” et appelle à transformer le désarroi en reconquête de l’avenir.
Pour la philosophe, il n’existe pas de courage politique sans courage moral : la refondation de la démocratie passe par une éthique du courage, à la fois individuelle et collective. Sur scène, cette pensée devient un dialogue entre deux visions du monde, deux façons de résister à la mélancolie ambiante et à l’impuissance civique.
Sous la direction de Jacques Vincey, La Fin du courage devient un dialogue scénique, un face-à-face entre deux femmes : l’une cherche la force, l’autre tente de la raviver.
Ce projet choral accueillera plusieurs duos d’actrices au fil des semaines :
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Isabelle Adjani & Laure Calamy (17 – 25 janvier)
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Emmanuelle Béart & Sarah Suco (28 janvier – 1ᵉʳ février)
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Isabelle Carré & Sophie Guillemain (11 – 20 février)
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Lubna Azabal & Alison Wheeler (25 février – 8 mars)
Carré, qu’on sait si juste dans la nuance et l’émotion contenue, trouve ici un texte à sa mesure : celui d’une lutte silencieuse, sans héroïsme tapageur. La pièce devient une conversation intime sur la vulnérabilité, la dignité, et cette obstination à rester debout dans un monde qui fatigue. “Avec l’espoir, dit Cynthia Fleury, que ce « moment » se prolonge ailleurs et autrement, pour aller au-devant de publics qui spontanément ne lisent pas de la philosophie.”
Théâtre de l’Atelier, 1 place Charles-Dullin, Paris 18e
On vous croit — le courage d’écouter
C’est un film qui serre la gorge et ne lâche pas. Dans On vous croit, Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys mettent en scène l’histoire d’Alice, une mère (interprétée par Myriem Akheddiou) convoquée devant une juge pour défendre la garde de ses enfants, menacés de retourner vivre chez leur père violent.
Tourné presque en temps réel, au plus près des visages, le film capte l’essentiel : la fatigue, la peur, la dignité d’une femme qui se bat contre l’injustice et le doute. Entre fiction et vérité documentaire, la caméra ne quitte pas cette salle d’audience où tout se joue — l’écoute, la parole, la foi en la justice. Une œuvre d’une précision et d’une pudeur bouleversantes. Pas de musique, peu de coupes : juste la tension d’une vérité qu’on n’entend pas assez.
On vous croit rappelle que croire, c’est déjà protéger. Un film nécessaire, sans pathos, qui replace le courage du côté de l’écoute.
Sète accueille les séries de demain
Du 12 au 15 novembre 2025, à Sète, le festival Créatvty des nouvelles créations audiovisuelles revient pour sa 2e édition. Parmi les bijoux à repérer : Mussolini, L’Enfant du Siècle, une fresque historique sur la montée de la dictature signée Joe Wright; L’Or Bleu, saga d’été de France Télévisions, tournée en Provence, où trois femmes de générations différentes confrontent un secret enfoui lié à l’eau; Deep, série fantastique en noir et blanc pour OCS, qui mêle Deuxième Guerre mondiale et voyage dans le temps; L’Affaire Laura Stern, mini-série de France 2 portée par Valérie Bonneton, où une pharmacienne tente de lutter face à un féminicide ou la très attendue série adapté du chef d’oeuvre de Jacques Audiard, Un Prophète. Le festival propose aussi : une compétition de courts-métrages d’animation d’écoles et des avant-premières exclusives en présence des équipes et un jury présidé par Pascal Elbé, acteur-réalisateur qui vient présenter son dernier film La Bonne étoile avec son équipe. Entrée gratuite, sur réservation. Le Festival Creatvty est l’occasion parfaite de se glisser dans l’avant-garde de la création audiovisuelle : séries inédites, formats hybrides, échanges avec les créateurs.







