On pense souvent que la politique appartient aux tribunes, aux plateaux télé, aux hémicycles. Elle se joue aussi ailleurs : dans les salles obscures, dans les récits, dans les regards. Le cinéma recompose, questionne, et parfois dérange le monde.
Cette semaine, Intervistar s’intéresse à ces œuvres qui ne fuient pas le réel. Des films et des séries qui parlent de pouvoir, de mensonge, de mémoire, de domination, de résistance. Car filmer, c’est déjà choisir un camp : celui de la complexité contre le simplisme, du doute contre les slogans, de l’humain contre les systèmes.
On a également choisi de mettre en avant des ciné-débats. Et si le cinéma était l’un des derniers lieux où l’on peut encore penser politiquement — sans hurler ?
Etre juré, ce que ça change
Cette semaine, j’ai vécu quelque chose d’assez rare : j’ai été juré représentant le Syndicat Français de la Critique de Cinéma (SFCC) pour la compétition documentaire du Festival International du Film Politique de Carcassonne.
Être juré, c’est accepter une responsabilité : regarder autrement, débattre, défendre des films, confronter des points de vue, se demander non seulement ce qui est bien fait, mais surtout ce que ça dit du monde. Être juré, c’est comprendre que le cinéma politique ne se limite pas à des slogans ou à des thèses. C’est un cinéma qui prend le temps, qui cherche la complexité, qui refuse le simplisme.
Avec Bernard Payen et Marilou Duponchel, nous avons formé un jury engagé, attentif, parfois en désaccord, et c’est tant mieux. Car le cinéma politique n’est pas là pour rassurer. Il est là pour déranger, interroger, fissurer nos certitudes.
Nous avons attribué le Prix du documentaire SFCC à La Montagne d’or de Roland Edzard. Un film qui nous a frappés par l’originalité du sujet, sa force dramaturgique, la beauté des images, et l’usage très fin de la musique comme moteur émotionnel. On est plongé en immersion dans le Sahara avec Moussa, un jeune orpailleur en quête de la pépite d’or qui changera sa vie. Nous avons été impressionnés par la qualité de la sélection. Et il a été très difficile de départager La Montagne d’or de nos deux autres favoris: Petit rempart d’Eve Duchemin sur le parcours d’une femme dans un centre d’hébergement d’urgence, et Shards of light de Marcus Lenz et Mila Teshaieva qui suit la difficile reconstruction des habitants de Boutcha en Ukraine, ville symbole des crimes de guerre russes.
Le Grand Prix du Jury fiction, décerné par Marie-Castille Mention-Schaar, Emmanuel Courcol et Michel Leclerc, est revenu cette année à Ce qu’il reste de nous de Cherien Dabis (sortie le 11 mars). Une fresque bouleversante sur l’histoire d’une famille palestinienne, qui a touché le jury à tous les niveaux : mise en scène, interprétation, direction d’acteurs. Un film qui rappelle que la politique, avant d’être un discours, est une histoire intime.
Dans un paysage saturé de contenus, le Festival International du Film Politique de Carcassonne est un espace rare où l’on peut penser ensemble, discuter après les projections, confronter les regards, faire vivre les films au-delà de l’écran. Chaque année, le jury SFCC propose ainsi au public d’assister à sa délibération afin de mieux comprendre le cheminement d’un esprit critique. Ces festivals sont essentiels. Pour autant, cette 8e édition a dû s’interrompre prématurément, suite à de violentes intempéries dans l’Aude et à un arrêté préfectoral interdisant toute manifestation culturelle sur le territoire. Une décision nécessaire pour garantir la sécurité de tous, que le festival a accueillie avec responsabilité et solidarité envers les équipes de secours mobilisées. Vous pourrez néanmoins bientôt retrouver la vidéo de la délibération du jury SFCC sur les réseaux du Festival.
Cette interruption rappelle aussi quelque chose de fondamental : les festivals sont fragiles. Ils tiennent grâce à l’engagement de leurs équipes, à la passion de leurs programmateurs, et au soutien de leur public. Soutenir le Festival International du Film Politique de Carcassonne aujourd’hui, c’est permettre que la 9e édition voie le jour. Vous pouvez ainsi adhérer à Cinébastide, l’association qui organise le festival.
Spin doctors, tsars et illusions
Présenté hors-compétition au Festival du Film Politique de Carcassonne, devant une salle pleine à craquer et au cinéma depuis le 21 janvier, Le Mage du Kremlin, le nouveau thriller politique d’Olivier Assayas, se pose comme un miroir fictionnel mais incisif sur les mécanismes du pouvoir et de la manipulation médiatique. Porté par Paul Dano, Jude Law (dans la peau d’un Vladimir Poutine jeune et ambitieux) et Alicia Vikander, le film explore comment un stratège de l’image devient l’architecte discret de l’ascension d’un régime autoritaire. Avec une mise en scène subtile et une tension politique constante, Assayas livre une adaptation du best-seller de Giuliano da Empoli qui invite à repenser notre rapport aux narrations politiques.
Le cinéma Utopia de Tournefeuille propose de suivre la séance du 23 janvier par un ciné-philo animé par les professeurs Amara Bouala et Sylvain Kermarrec. Le 10 février, l’université de Caen propose une discussion sur les coulisses du pouvoir à la suite de la projection.
La propagande, en version classe verte
Evénement du Festival international du Film Politique de Carcassonne où il a reçu une standing ovation, Mr Nobody Against Putin est un documentaire puissant et troublant qui nous plonge au cœur de la propagande d’État en Russie pendant la guerre en Ukraine à travers un point de vue rare et inattendu : celui d’un instituteur. Le film suit Pavel Talankin, professeur et vidéaste dans une école de la petite ville industrielle de Karabach, qui voit son métier transformé en instrument de l’idéologie officielle après le déclenchement du conflit en 2022. Chargé de filmer des activités scolaires, il se rend compte que son rôle est de documenter la mise en œuvre d’un programme patriotique et militarisé destiné à encadrer l’opinion des jeunes élèves : récitations de poèmes guerriers, mouvements de jeunesse nationalistes, entraînements, et autres rituels patriotiques deviennent la norme.
Face à cette dérive autoritaire, Pavel utilise sa propre caméra pour filmer en secret ce qu’il voit, devenant malgré lui un opposant au régime. Son regard, à la fois intime et lucide, dévoile comment une politique d’État peut pénétrer jusque dans les salles de classe pour façonner les esprits les plus jeunes.
Ce documentaire, souvent tendre et parfois ironique malgré la gravité de son sujet, est une leçon de courage civique : celle d’un « monsieur tout le monde » qui décide de dire non à l’embrigadement idéologique, quitte à mettre sa vie en péril et à fuir son pays avec ses images comme seule preuve.
Nommé aux oscars, le documentaire est visible en salles et sur Arte.tv. Dimanche 1er février, L’Escurial (à Paris) propose une rencontre avec Judith Depaule, directrice de ‘l’Atelier des Artistes en Exil’, et le producteur indépendant de cinéma russe, Yevgeni Gindilis, dans le cadre des dimanche du documentaire.
Sorrentino face à la gravité du pouvoir
Chez Paolo Sorrentino, le pouvoir n’est jamais abstrait. Il est incarné, fragile, parfois grotesque. La Grazia, en salles à partir du 28 janvier, rappelle une chose essentielle : gouverner, ce n’est pas seulement diriger, c’est assumer les conséquences de ses choix. Le film pose aussi une question simple et vertigineuse : que reste-t-il de l’humain quand on devient une fonction ? Toni Servillo en Président en fin de mandat nous fait toucher du doigt ce que signifie réellement exercer le pouvoir
Pourquoi ne pas en discuter aussi au cours d’un ciné-débat? Le Pathé Dijon projette le film en avant-première lundi 26 janvier à 19h30, suivi d’un débat animé par Paolo Madugno, professeur à SciencesPo Dijon. Le cinéma Utopia de Tournefeuille le 29 janvier à 20h fait intervenir Philippe Foro, maître de conférences, spécialiste en histoire contemporaine italienne à l’Université Toulouse-Jean Jaurès. Et les Cramés de la Bobine, association pour la programmation de films d’art et d’essai à l’AlTiCiné de Montargis, en discuteront le 17 février.
Reda Kateb ou l’art de falsifier un système
En salles depuis le 14 janvier, L’Affaire Bojarski s’est rapidement imposé comme un succès, porté par une histoire vraie vertigineuse. Le film retrace le destin de Jan Bojarski, réfugié polonais sans existence administrative, génie de l’ingénierie condamné à l’invisibilité. Faute de reconnaissance, il met son talent au service de la contrefaçon, jusqu’à faire vaciller les institutions françaises elles-mêmes.
Jean-Paul Salomé signe un thriller politique sur l’exil, la violence froide des systèmes bureaucratiques et l’obsession d’un homme pour la perfection. Qualifié de meilleur faussaire du XXé siècle, Bojarski est interprété par un Reda Kateb, magnétique, qui incarne cette solitude avec une intensité rare.
Chronique d’une liberté confisquée
Avec Furcy, né libre, Abd al Malik signe un film profondément politique sur l’un des combats les plus radicaux qui soient : celui de l’émancipation. Librement adapté du livre L’Affaire de l’esclave Furcy de Mohammed Aïssaoui, le film retrace le parcours de Furcy, esclave à l’île Bourbon au début du XIXe siècle, qui engage une bataille judiciaire pour faire reconnaître ce qu’il sait déjà : qu’il est né libre. En mettant en scène cette lutte contre l’ordre colonial, le film rappelle que le droit n’est jamais neutre, qu’il est un champ de bataille, et que la liberté est souvent arrachée, jamais accordée. Après Qu’Allah bénisse la France, Abd Al Malik poursuit son travail sur les marges, les voix invisibilisées et la puissance de la dignité face aux systèmes d’oppression.
Le film est en salles depuis le 14 janvier. Ne ratez pas l’occasion de rencontrer Abd Al Malik lors du cinéclub du Blondy-Blog le jeudi 29 janvier à 20h, au cinéma Malraux de Bondy. Le 27 janvier, le Cin’Hoche de Bagnolet propose un ciné-débat avec l’écrivain et historien Amzal Boukari-Yabara. Tandis que le 15 février, le cinéma Georges Simenon de Rosny-sous-Bois organise une rencontre avec Emmanuel Gordien , président du comité marche du 23 mai 1998, association qui milite pour réhabilitation et la défense de la mémoire des victimes de l’esclavage colonial.
Un président ne devrait pas cacher ça
Avec Mitterrand Confidentiel, France 2 propose une plongée rare dans les dernières années de pouvoir d’un président qui a façonné la Ve République tout en cultivant le secret. La série raconte moins un règne qu’un combat intérieur : celui d’un homme affaibli par la maladie, assiégé par les scandales, mais déterminé à rester maître de son récit. À travers la cohabitation tendue avec Balladur, l’affaire Péan, les écoutes de l’Élysée ou la révélation de sa double vie, la série explore une question vertigineuse : que reste-t-il de l’intime quand on est un monument politique ?
Il faut saluer la justesse de l’ensemble du casting, et en particulier Denis Podalydès, remarquable de finesse et de retenue. Il ne cherche pas l’imitation, mais capte quelque chose de plus précieux : une présence, un rythme, une intelligence du doute. Son Mitterrand n’est ni statue ni caricature, mais un homme traversé par ses contradictions, ses stratégies, ses fatigues.
Une série passionnante sur la fabrication du mythe, la solitude du sommet et le désir, jusqu’au bout, de choisir ce que l’Histoire retiendra. Ce qui n’est pas l’avis d’Emmanuel Burdeau, critique substackien à la plume acérée et agile, dont je vous conseille la lecture de sa déception dans sa newsletter. En cinéma, comme en politique, rien ne vaut la diversité d’opinions.
Quand enquêter devient un acte politique
Sur Netflix, Cover-Up: Un journaliste face au pouvoir de Laura Poitras et Mark Obenhaus est un documentaire politique essentiel sur la force du journalisme face au pouvoir. À travers la carrière du légendaire enquêteur Seymour Hersh, le film retrace une vie dédiée à exposer les mensonges d’État et les abus institutionnels, — du massacre de My Lai aux abus d’Abu Ghraïb — souvent au prix de l’isolement et du conflit avec les autorités. Poitras, oscarisée pour Citizenfour, signe un portrait exigeant qui ne cache rien des faiblesses et des erreurs de son protagoniste, tout en documentant son combat.







