Derrière le mythe

Par Sophie Benamon

Le cinéma a ce pouvoir rare. Il est là pour gratter. Pour passer derrière les images trop propres. Pour déranger les récits bien rangés. Là où le monde fabrique des vitrines, le cinéma cherche les coulisses. Là où l’on vend des mythes, il montre des failles. Filmer, ce n’est pas seulement raconter. C’est révéler. Questionner. Déplacer le regard.

Intervistar met cette semaine en avant des récits où les apparences se fissurent.

Quand l’écran réécrit la légende

© Universal Picture France

C’est LE film immanquable de ce début d’année. En salles depuis le 21 janvier, Hamnet s’attaque à un fantôme : celui qui précède la légende. On connaît tous Hamlet, prince tourmenté devenu icône universelle. Chloé Zhao déplace le projecteur. Loin des ors du théâtre, elle filme l’intime, le deuil, la matière première de la création. Ce n’est pas un biopic classique, mais une traversée sensorielle : celle d’une famille fracassée par la perte, et d’un écrivain qui transforme l’indicible en mythe. Derrière l’œuvre-monde, il y a un chagrin brut. Derrière la figure sacrée, un père. Le film met en lumière deux performances remarquées : Jessie Buckley, dont l’intensité habitée en tant qu’Agnes retient l’attention à chaque plan, et Paul Mescal, dont la présence subtile et nuancée ancre le récit dans une réalité sensible et profonde.

Zhao signe une mise en scène d’une grande délicatesse, où les décors naturels et la lumière de Łukasz Żal participent à créer un espace-temps presque tactile : chaque geste, chaque regard devient une partition émotionnelle. La musique de Max Richter accompagne ces séquences avec une poésie discrète, donnant à l’ensemble une atmosphère qui mêle l’intime et l’universel sans chercher à imposer de grandes théories.

Hamnet, adapté du roman éponyme de Maggie O’Farrell, démonte l’idée romantique du génie inspiré. Pour révéler une vérité plus fragile, plus humaine. Et réhabiliter l’épouse de Shakespeare souvent caricaturée comme une marâtre que l’écrivain poète s’est empressé de fuir. Ne fuyez pas, mais courez voir ce chef d’oevre. Et un des grands favoris des Oscars, qui se tiendront le 16 mars, avec 8 nominations (dont film, réalisatrice, actrice…). La réalisatrice, découverte avec Les Chansons que mes frères m’ont apprises en 2015 et oscarisée pour Nomadland en 2021, pourrait signer un doublé historique.

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L’envers de l’idole

© StudioCanal

Dans Gourou, Yann Gozlan ausculte une figure ultra-contemporaine : celle du guide adulé, porté par une parole qui galvanise autant qu’elle anesthésie. Le film, sorti le 28 janvier, rencontre un succès qui confirme à quel point son sujet touche un nerf sensible.

Au cœur du dispositif, Pierre Niney livre une performance physique, électrique, traversée de zones grises. Il ne compose pas un monstre, mais un homme convaincu d’agir pour le bien, porté par l’énergie des foules et par son propre besoin d’exister. C’est cette ambiguïté qui fascine. Où s’arrête la sincérité, où commence la mise en scène ? Un questionnement au coeur de toute personnalité publique.

Gozlan filme les séminaires comme des spectacles, presque des rituels, et fait glisser progressivement le récit du film social vers une expérience plus mentale, plus inquiétante. Ce qui se dévoile alors, ce n’est pas seulement le portrait d’un homme, mais la mécanique d’une croyance collective. Un film qui invite à regarder derrière la promesse, derrière la lumière, et à questionner notre besoin de héros prêts-à-penser.

En écho au film, des coachs et professionnels du secteur souhaitent ouvrir le dialogue et interroger leurs propres pratiques à travers plusieurs rencontres en salle. ICF (International Coaching Federation) France organise deux ciné-rencontres le 6 février à 19h40 au Kinepolis de Lomme (59) et le 7 à 18h au cinéma Le Foyer à Rosières (43). Egalement Le 7 février à 21h, le cinéma l’Horloge à Meximieux (01) propose un échange sur la manipulation mentale avec le Centre contre la manipulation mentale.

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La vie mise en scène

© James Lisle Walt Disney Studios

Rental Family – Dans la vie des autres, en salles depuis le 4 février, se déroule au cœur du Tokyo contemporain, là où l’apparence n’est pas seulement une façade, mais un métier. Brendan Fraser incarne un acteur qui court les cachets et trouve un rôle improbable au sein d’une agence japonaise qui loue des proches factices pour combler des attentes sociales et personnelles.

Hikari (réalisatrice de 37 secondes) métaphorise ces tensions entre authenticité et représentation : les scènes brillamment composées mêlent rituels sociaux, espaces urbains impeccables et moments de jeu qui questionnent ce que signifie être vu dans une société où l’harmonie extérieure prévaut souvent sur l’expression des fragilités intimes.

Fraser, dans une performance retenue et empathique, mesure la distance entre apparence et vérité, tandis que le récit expose subtilement les paradoxes d’une culture qui valorise le rôle plus que la personne. Un miroir des attentes humaines, à la fois local et universel.

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Quand la comédie cache une fracture

© Fabienne Rappeneau

On croit connaître par cœur Les Aventures de Rabbi Jacob, ses couleurs pop, son énergie burlesque, la silhouette inoubliable de Louis de Funès. Mais Jean-Philippe Daguerre choisit de déplacer le regard, là où la légende s’arrête d’habitude. Au Petit Montparnasse, La femme qui n’aimait pas Rabbi Jacob explore un fait divers sidérant survenu le jour même où le film s’apprêtait à rencontrer le public : un geste isolé, incompris, chargé d’une violence sourde et d’une immense détresse. En partant de cette histoire vraie, la pièce ouvre une brèche derrière l’icône populaire.

Daguerre construit un théâtre de l’intime, où la farce nationale dialogue avec une douleur individuelle, où l’hystérie joyeuse du cinéma croise une quête de sens vertigineuse dans une mise en scène où les écrans prennent une place privilégiée. Ce qui se révèle, c’est la possibilité qu’un grand mythe collectif ait été traversé, dès sa naissance, par une tragédie invisible. Les comédiens (Charlotte Matzneff en tête) sont épatants. Un très beau spectacle qui rappelle que même les œuvres les plus lumineuses projettent parfois une ombre.

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Les cicatrices sous la soie

© Carole Bethuel – Pathé

Dans Coutures, Alice Winocour filme la Fashion Week comme un champ de bataille feutré : silhouettes parfaites au premier plan, corps épuisés et existences cabossées en arrière-plan. La mode n’est plus un fantasme, mais un système qui dévore le temps, les corps, parfois les liens. Au centre de ce tumulte, Angelina Jolie est rayonnante et bouleversante. Elle incarne une créatrice traversée par le doute, la perte, la responsabilité, une femme qui tient debout alors que tout menace de s’effondrer. Par sa présence, elle fait exister à l’écran la fragilité de la vie autant que la force des destins féminins. Autour d’elle Anyier Anei, Ella Rumpf, Louis Garrel, Garance Marillier, Vincent Lindon.

Winocour signe un film qui interroge la violence des rythmes imposés et la difficulté de concilier création, travail et vie intime. Coutures ne célèbre pas le glamour ; il révèle ce qu’il coûte. On en sort secoué.

Envie d’un avant-goût avant la sortie nationale le 18 février ? Rendez-vous le 6 février à 20h15 au cinéma Le Méliès à Montreuil pour une avant-première en présence de la réalisatrice, puis le 9 février à 19h45 au Pathé Palace à Paris suivie d’un échange avec Alice Winocour, Angelina Jolie et l’équipe du film. Le 16 février, dans le cadre de Elle au cinéma, le film investit 29 salles partout en France — de Brest à Amiens, de Caen à Marseille (Madeleine), en passant par Toulouse — avec, en bonus, une interview exclusive d’Angelina Jolie projetée avant la séance. Et ce n’est pas fini : le festival Bruissement d’Elles, dédié aux voix féminines et à la création artistique, accueillera le film à Luynes le 19 mars.


Quand la perfection tourne au cauchemar

© Walt Disney Studio

S’il y a bien un mythe qui surpasse les autres c’est notre obsession collective pour la perfection physique. Créée par Ryan Murphy et disponible sur Disney+, The Beauty ne se contente pas de refléter notre fascination contemporaine pour les standards esthétiques : elle la pousse jusqu’à ses limites extrêmes. Cette série, inspirés de la BD éponyme de Jeremy Haun et Jason A. Hurley, mêle thriller, science-fiction et horreur pour interroger ce qui se cache derrière le rêve d’un corps « parfait ». Au coeur de l’action, des agents du FBI (interprétés par Evan Peters et Rebecca Hall dont l’enquête va mettre à jour une menace qui pourrait changer l’avenir de l’humanité.

Murphy ( créateur de Glee et American Horror Story) déploie sa signature visuelle et narrative pour faire de cette quête d’apparence un miroir déformant des pressions sociales actuelles : ce qui semblait désirable devient grotesque, inquiétant, révélateur d’une vérité plus sombre. Une série aussi provocante que fascinante. Les prochains épisodes sortent au rythme d’un tout les jeudis excepté pour les 4 derniers, qui sortiront par deux les 26 février et 5 mars prochains.

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