Alors que les jours rallongent, les soirées de courts métrages fleurissent comme les bourgeons au printemps. Il y a pourtant quelque chose d’un peu paradoxal dans notre rapport au court métrage. Tout le monde s’accorde à dire que c’est une forme essentielle, un vivier de talents, un laboratoire d’idées, et pourtant, combien d’entre nous en regardent vraiment ?
C’est précisément ce paradoxe qui rend le court métrage si précieux. Parce qu’il échappe aux logiques du marché, parce qu’il n’a pas à rentabiliser une salle pendant des semaines, il peut se permettre ce que le long métrage s’autorise rarement : le risque. Le court métrage est le terrain où l’on expérimente, où l’on rate, où l’on invente. C’est là que naissent les voix nouvelles, les formes inattendues, les regards qui n’ont pas encore été formatés par les impératifs de production.
Le court métrage, c’est le cinéma à l’état brut, sans filet.
Il y a aussi dans la pratique du court une forme d’exigence narrative particulière. Raconter en dix, vingt ou trente minutes, c’est ne pouvoir se permettre aucun mot de trop, aucune image inutile. Cette contrainte, loin d’appauvrir, oblige à l’essentiel. Elle produit souvent des œuvres d’une densité et d’une intensité que le long métrage, avec tout son confort, peine parfois à atteindre.
Ce numéro d’Intervistar en est la preuve : entre le Festival Format Court, le Nikon Film Festival, Court’Échelle, l’écosystème du court fourmille et il surprend. Il ne reste plus qu’à aller le voir.
Festival format court: Le rendez-vous des nouvelles voix
Membre du jury presse de cette 7e édition du Festival Format Court, j’ai eu le plaisir de participer, aux côtés de Jean-Philippe Guerand, Chloé Delos-Eray, Victor Touzé et Guillaume Narguet, à la remise du Prix de la presse au film Au bain des dames de Margaux Fournier. Un choix qui reflète notre plaisir devant ce premier film lumineux, un documentaire qui nous offre un regard poétique, burlesque, touchant sur le corps des femmes âgées. Le film est à voir d’urgence jusqu’au 12 juin sur la plateforme France.tv. Du 8 au 12 avril 2026, le Studio des Ursulines (Paris 5e) a accueilli neuf séances, dont cinq compétitives, en présence de plus de 80 invités. La comédienne Clotilde Hesme, marraine de cette édition, a ouvert les festivités avec quatre courts enchanteurs, tandis que Carine Tardieu (César du meilleur film avec L’attachement) a offert une masterclass.
Parmi mes coups de coeur au sein de cette riche sélection: Wassupkaylee de Pepi Ginsberg, un petit bijou de narration sur un groupe de créateurs de contenus en quête de célébrité dans une TikTok house. Le film, récompensé par le Grand Prix Format Court de la part du jury professionnel, est à voir sur arte.tv jusqu’au 21 mai. J’ai aussi repéré une pépite de poésie animée avec Autokar de Sylwia Szkiladz (qui a d’ailleurs reçu une mention spéciale). La réalisatrice s’est inspirée de sa propre expérience et montre, à hauteur d’enfant, un réel qui bascule dans le fantastique, peuplé de figures hybrides. Un court sensible sur le déracinement et l’imaginaire comme refuge.
Né du magazine Format Court, référence depuis 17 ans sur l’actualité mondiale du court métrage, le festival poursuit une mission précieuse : offrir une visibilité à de jeunes auteurs, parfois en auto-production, en les plaçant sur un pied d’égalité avec des cinéastes plus expérimentés. Dans un contexte où la jeune création est de plus en plus précaire, ce rendez-vous parisien s’impose comme un espace vital de découverte et de soutien. Les autres distinctions sont allées à Kevin Aubert (Prix du meilleur scénario pour Ne réveillez pas l’enfant qui dort), à Vasco Viana (Prix de la meilleure image pour Une fenêtre plein sud de Lkhagvadulam Purev-Ochir). Le public a plébiscité Odonata d’Adrien Fonda.
Des bijoux de 2 minutes 20
Depuis 16 ans, le Nikon Film Festival a su s’imposer comme un événement à part dans le paysage cinématographique français. Son concept ? Simple et redoutablement efficace : réaliser un film court de 2 minutes 20 secondes sur un thème imposé, sans contrainte technique particulière, et le diffuser gratuitement sur la plateforme du Festival. Rien de plus. Cette année, le thème était “la beauté” et il a donné lieu a des histoires très originales et variées.
En abaissant au maximum les barrières à l’entrée, le Festival permet à n’importe qui, amateur passionné ou cinéaste confirmé, de se lancer. Le résultat : une communauté créative qui ne cesse de grandir, comme en témoigne le record de participations de cette 16e édition avec 3 255 films en compétition. Tous les courts sont en ligne sur le site du festival. Intervistar a remarqué It dog de Julie Debazac, un récit à hauteur de chien très humoristique; Avec toi d’Astrid Roos et Arnaud Préchac sur les blessures de l’enfance; Jusqu’au beau de la nuit de Perrine Prieur, une vision originale de la charge mentale et Crème et châtiment d’Arié Elmaleh avec une proposition de collège 2.0 bien terrifiante.
Comme le résume Nathan Ambrosioni (Toni en famille, Les Enfants vont bien), président du jury cette année : raconter une histoire dans un temps aussi contraint, c’est « un terrain d’apprentissage fabuleux ».
Des projections sur grand écran sont prévues les 14 et 15 avril au Grand Rex (Paris), le 23 avril au Festival Canneséries (Cannes). Remise des prix le 16 avril.
Le court version mobile
L’an dernier, Thomas Maire avait remporté le prix du Public au Nikon film Festival avec La dernière vague. Le jeune Lyonnais ne s’est pas arrêté là et a imaginé un rendez-vous pour les cinéastes du net: 70 participants, 15 sélectionnés. Ce fut un succès. Son Vertical Fest’ revient les 24 et 25 avril 2026 au cinéma Les Alizés à Bron. Premier festival français dédié au format vertical, il met à l’honneur une écriture née des usages mobiles. Ici, le cadre se redresse et oblige à repenser la mise en scène, le regard, le rythme. Entre expérimentation et narration directe, les films explorent de nouvelles formes, en 1 minute 30. Cette année, le thème imposé était la puissance. Encore émergent, le festival s’impose déjà comme un observatoire stimulant des mutations du langage cinématographique. Outre la compétition des 16 courts sélectionnés, il y a aussi une sélection spéciale “films créés avec IA” dotée par Mediawan.
Vendée : là où naissent les regards
Rêves de court s’impose comme un rendez-vous précieux pour découvrir une création émergente ancrée en région. Organisé en Pays de la Loire, le festival met en lumière des films de 10 à 20 minutes portés par de jeunes réalisateurs. Entre exigence narrative et diversité des regards, la sélection témoigne d’un cinéma en devenir, souvent audacieux. De plus, le festival offre un concours de scénario qui permet aux jeunes auteurs de rencontrer des éventuels producteurs. En effet, les 5 scénarios retenus sont « pitchés » par un acteur professionnel préparé avec chacun des auteurs sélectionnés devant un jury de professionnels. Du 4 au 6 juin 2026 à Benet (85).
Les étudiants prennent la caméra
Créé en 2001 par l’association étudiante TéléSorbonne, Court’Échelle est le seul festival national entièrement consacré au court-métrage étudiant. Gratuit, il réunit chaque année des étudiants de moins de 30 ans autour d’une compétition officielle. Et il compte déjà à son palmarès quelques glorieux anciens comme Fabien Gorgeart (C’est quoi l’amour ? en salles le 6 mai prochain), Amaury Dequé (réalisateur de la série Bouchon diffusée sur Arte) ou Audrey Fobis (animatrice de Arcane ou Moi, moche et méchant)
Pour cette 24e édition, le festival affiche une belle vitalité avec “déjà plus de 660 films reçus lors de l’appel à films”, annonce sa coordinatrice Maketa Chartier. “Nous sommes passés de 3 à 5 catégories en ajoutant les compétitions “clip” et “expérimental” en plus d’animation, documentaire et fiction.” Les journées du festival se tiendront du 26 mai au 2 juin 2026 dans une salle du quartier latin à Paris. Les cérémonies d’ouverture et de clôture auront lieu au MK2 Quai de Loire.
Court’Échelle recherche des bénévoles ainsi que des étudiant·es non-cinéastes pour intégrer le Jury Nouveaux Regards.
Réalisateurs, on vous cherche !
Le festival Un Court Instant lance son appel à courts métrages pour sa 3e édition, qui se tiendra le mercredi 10 juin à 19h au Grand Action (Paris). Tous les genres sont acceptés (fiction, documentaire, animation, expérimental…) pour des films de 2 à 12 minutes. Les réalisateurs sélectionnés recevront deux places pour la soirée et l’accès au buffet d’après-projection.Pour candidater, envoyez un lien privé de votre film, une courte fiche technique et votre numéro de téléphone à : candidature.uncourtinstant@gmail.com
Le festival Divé+, qui encourage la diversité devant et derrière la caméra, lance également son appel à courts. Conditions: entre 2 et 30 minutes, production ou co-production française en 2025. Inscrivez-vous sur cette page avant le 16 mai. Il se tient au Cin’Hoche à Bagnolet du 4 au 5 septembre 2026.
Coup de coeur: L’enfant du désert
Gilles de Maistre creuse un sillon à part dans le cinéma français. Depuis Mia et le Lion Blanc, le réalisateur s’est imposé comme le cinéaste d’un genre qui lui est propre : des aventures familiales ancrées dans le monde animal, portées par une éthique de tournage rare et une ambition visuelle qui n’a rien à envier aux grandes productions internationales. L’Enfant du désert, sorti le 8 avril, confirme et amplifie cette singularité.
Le film s’appuie sur une histoire vraie stupéfiante : celle d’Hadara, enfant nomade perdu à l’âge de deux ans dans une tempête de sable au Sahara, recueilli et élevé par des autruches, et retrouvé dix ans plus tard. Un récit qui interroge la part d’animal en l’homme, la question de l’inné et de l’acquis, la puissance de la nature et que le film aborde avec une sincérité désarmante.
Ce qui frappe d’emblée, c’est la beauté des images. Tourné au Maroc dans des conditions extrêmes, le film offre des paysages de dunes à couper le souffle, sublimés par une lumière changeante que le réalisateur a su transformer en atout plutôt qu’en contrainte. Mais ce qui touche vraiment, c’est la relation entre les enfants et les animaux. Gilles de Maistre ne fait pas du dressage : il crée des liens, et ça se voit à l’écran. Nahel Tran, qui incarne Hadara à 12 ans, est une vraie révélation. Et la participation de Neige de Maistre, fille du réalisateur, dans le rôle de Sun, ajoute une dimension familiale touchante à cette aventure qui est, de bout en bout, une déclaration d’amour à la nature sauvage. Un film rare, généreux et nécessaire.







