Il y a ce frisson particulier à revoir les visages des morts sur grand écran. Ces dernières semaines, l’actualité culturelle semble obsédée par les fantômes du cinéma : Orson Welles à la Cinémathèque, Richard Linklater qui raconte le tournage d’À bout de souffle de Jean-Luc Godard, et Diane Kurys qui rouvre la boîte à souvenirs du couple Signoret–Montand dans Moi qui t’aimais.
Coïncidence ? Pas sûr. On dirait plutôt que notre époque — saturée d’images instantanées et jetables — cherche dans le passé une intensité perdue. Voir Welles, revisiter le tournage mythique de Godard ou plonger dans l’intimité de Signoret et Montand, ce n’est pas une simple nostalgie : c’est une manière de retrouver le cinéma comme expérience totale, incarnée, tactile.
Linklater, en racontant le making-of d’À bout de souffle, interroge le mythe : comment se fabrique une légende ? Comment se transmet une énergie de tournage, une révolution formelle, d’une génération à l’autre ? Kurys, elle, travaille la mémoire intime — archives, blessures et tendresse — et rappelle que les grandes histoires du cinéma sont aussi des histoires personnelles.
Aller voir une expo sur Welles ou un film sur des figures disparues, c’est accepter une conversation avec le passé pour mieux comprendre le présent. On y voit non pas des reliques, mais des points d’ancrage — des gestes, des visages, des choix de montage qui continuent d’éclairer ce qu’on filme aujourd’hui.
Faire parler les fantômes c’est aussi ce qu’a fait le réalisateur italien Andrea Segre en mettant en scène un leader politique majeur de l’Italie troublée des années 1970.
Peut-être qu’aimer le cinéma, au fond, c’est ça : dialoguer avec les morts pour mieux lire les vivants.
Orson Welles, le magicien fracassé du cinéma
Orson Welles, c’est l’homme des extrêmes.
Celui qui a réalisé Citizen Kane, le film le plus adulé de tous les temps, celui qui a donné envie à des générations entières de faire du cinéma — de Scorsese à Spielberg. Mais c’est aussi l’homme dont les films ont été les plus abîmés, charcutés, interrompus : La Splendeur des Amberson, Touch of Evil, Don Quichotte… Autant d’œuvres sabotées ou inachevées, preuves qu’un génie trop libre finit toujours par déranger. Orson Welles brûlait trop vite, trop fort, mais son feu éclaire encore.
C’est cette trajectoire flamboyante et cabossée que la Cinémathèque française explore dans sa grande exposition « My name is Orson Welles » depuis le 8 octobre 2025. Une introduction sensible et foisonnante à une œuvre hors norme, qui fait dialoguer les époques, les styles et les obsessions d’un artiste total. Cinéaste et intellectuel, mais aussi homme de spectacle, Welles était un dévoreur de monde, un metteur en scène aussi à l’aise sur un plateau que sur scène, à la radio ou dans un studio de dessin.
Au fil de cinq sections thématiques, le visiteur plonge dans l’univers tentaculaire du créateur de Kane : 400 œuvres — photographies, archives, dessins, boucles audiovisuelles et installations — racontent le processus de création d’un artiste qui rêvait le cinéma comme un art total.
L’exposition est un voyage dans la tête d’un géant, où chaque fragment raconte la lutte entre liberté et contrainte, entre rêve et sabotage. Elle est accompagnée d’une rétrospective magistrale de ses films jusqu’au 29 novembre. Ne loupez pas les projections de ses films inachevés comme De l’autre côté du vent ou Don Quichotte et de ses shows pour la télévision jamais montrés.
Nouvelle Vague : le mythe Godard
Richard Linklater — le cinéaste qui a filmé le temps comme personne (Boyhood, Before Sunrise) — remonte cette fois… à la naissance du cinéma d’auteur.
Dans Nouvelle Vague, il reconstitue le tournage d’À bout de souffle, film-manifeste de Jean-Luc Godard, et ressuscite tout un pan du Paris des années 60 : jeunes artistes fauchés, idées en feu, caméras à l’épaule et cigarettes nerveuses.
Fan absolu de Godard depuis ses 20 ans, Linklater signe un film libre, drôle et inspiré, à la fois hommage et jeu de miroirs. Il refuse l’hagiographie : son Godard, incarné par un acteur inconnu (Guillaume Marbeck), est à la fois génie et poseur, capable de sortir une phrase définitive en plein chaos de tournage. Mais derrière la malice, le film capture surtout l’énergie folle de la jeunesse — ce moment où tout semble possible, où le cinéma se fait avec trois idées, deux acteurs et une caméra volée.
Le film agit comme une séance de spiritisme joyeuse : Linklater ranime Jean Seberg, Belmondo, Cocteau, Gréco… et toute une génération qui croyait dur comme fer qu’on pouvait changer le monde en changeant la façon de filmer un visage. Pas besoin d’être expert en Godard pour s’y plonger : Nouvelle Vague parle avant tout de la passion de créer, de ce feu premier qui pousse à tourner, coûte que coûte.
Pour les anglophones, la formidable association Lost in Frenchlation propose une projection le 26 octobre au Musée du Jeu de Paume précédée d’une ciné-balade sur les traces de La Nouvelle Vague.
Parfait complément du film, la biographie de Georges de Beauregard écrite par Fabien Remblier.
Le couple le plus mythique du cinéma français
Simone Signoret et Yves Montand : deux noms, une légende. Ensemble, ils ont incarné le couple absolu du cinéma français, à la fois glamour et engagé, populaire et intellectuel. Elle, comédienne aux yeux d’or, Oscar à la main (Les Chemins de la haute ville). Lui, chanteur à la voix chaude, compagnon de route de Prévert et du Parti Communiste. À eux deux, ils ont traversé le siècle, l’amour, la politique, le cinéma — et sont devenus le miroir d’une époque où le privé et le public se confondaient dans une même aura.
C’est cette histoire, à la fois immense et intime, que Diane Kurys raconte dans Moi qui t’aimais. Porté par Marina Foïs et Roschdy Zem, le film fait revivre la passion, la complicité et les failles d’un couple qui a tout connu : la gloire, l’adultère, la fidélité à une idée du monde et de l’amour. Kurys ne signe pas un biopic figé, mais une déclaration d’amour au mystère du lien — à ce qui reste quand les feux de la rampe s’éteignent. Elle filme le mythe sans nostalgie, avec une émotion d’aujourd’hui. En salles depuis le 1er octobre.
3 questions à Andrea Segre, réalisateur de Berlinguer
Il est l’auteur du film le plus politique de la semaine, Enrico Berlinguer La grande ambition. Le réalisateur italien nous explique pourquoi il a voulu faire revivre le leader du Parti Communiste Italien des années 1970-80. Et parler d’une Europe avant la mondialisation.
Pourquoi Enrico Berlinguer était-il important?
On est dans une époque où le parti communiste était très important en Italie, beaucoup plus fort que le parti socialiste. Il récoltait 35 % des voix. Il y avait 2 millions de membres. C’était vraiment une structure énorme. Chaque petit village avait une section du parti communiste. 20 millions de personnes allaient aux fêtes de l’Unita. Le projet de Berlinguer c’était pas de chercher un compromis électoral pour arriver au gouvernement mais c’était de continuer à faire grandir l’idée et le projet du parti communiste.
C’était quoi son message?
Il prévoyait que le néolibéralisme, le monde où le capital est tout, entraînerait un monde de violence, de compétition et de guerre, et ça c’est le monde qu’on a où il y a un espace très faible pour la solidarité, pour la communauté. Il était en train de créer une indépendance, une distance du parti communiste italien, vis-à-vis de Moscou. C’est pour cela que nous sommes partis de la mort de Salvador Allende (1973) à la mort d’Aldo Moro (1978), tués, violemment, par le pouvoir militaire ou par le terrorisme. Ils essayaient d’ouvrir la possibilité de créer une relation entre le socialisme et la démocratie.
Comment avez-vous travaillé avec Elio Germano, récompensé par le Donatello du meilleur acteur pour ce film?
Le grand talent d’Elio est d’être toujours profondément lié aux pensées du personnage et pas seulement dans la personnification. On a aussi travaillé sur la dimension de fragilité qu’il avait dans son corps.
C’est à voir sur notre chaîne Tik Tok.
Des séances spéciales sont organisées en présence d’historiens comme à Pessac le 13 octobre,
L’héritage de Patrice Chéreau

La ressortie de la semaine c’est La Reine Margot de Patrice Chéreau. Le film suit le mariage de Marguerite de Valois avec Henri IV sur fond de guerre de religions et de massacre de la Saint-Barthélemy.
A Paris, le Champo organise des séances spéciales: Vendredi 10 octobre à 20h Julien Centrès, docteur en Histoire et directeur de l’édition du Journal de travail de Patrice Chéreau chez Actes Sud-Papiers, viendra expliquer le travail du réalisateur. Samedi 11 octobre à 14h15, le critique de cinéma, ancien directeur de la rédaction de Studio Magazine, Jean-Pierre Lavoignat nous éclairera sur le tournage. Dimanche 12 octobre à 14h, Jérôme Enrico, à l’époque premier assistant réalisateur de Chéreau, partagera son expérience sur le film.
A Châlons en Champagne, samedi 11 octobre à 16h30, le film est projeté en présence de Jean Hugues Anglade et de Danièle Thompson, la co-scénariste du film, dans le cadre du festival War on Screen.
Retrouvez plus d’informations sur des séances à venir sur Transmission Chéreau.




