En guerre

Par Sophie Benamon

La guerre simplifie tout, dit-on. Elle tracerait une ligne nette entre les bons et les mauvais, les lâches et les courageux, ceux qui ont collaboré et ceux qui ont résisté. Ce serait commode. Mais les œuvres réunies dans cette newsletter racontent tout autre chose. Des zones grises que le cinéma et la télévision savent explorer mieux que quiconque.

Là où l’histoire retient les verdicts, les œuvres de fiction et de documentaire s’attardent sur les trajectoires. A l’heure où les guerres reviennent au cœur de l’Europe et du Proche-Orient, où les sociétés se fracturent et où chacun est sommé de se positionner, ces œuvres nous tendent un miroir inconfortable. Elles nous demandent, en creux, ce que nous aurions fait. Ce que nous ferions.

L’art de se perdre

Les Rayons et les ombres © 2026 Waiting for cinema – Curiosa films – Gaumont – France 3 cinema

Dans Les Rayons et les Ombres, Xavier Giannoli ausculte Jean Luchaire, ce journaliste qui fit de la presse française l’une des courroies de la propagande nazie par ambition, par mondanité, par un goût pour l’ascension sociale qui finit par le rendre complice de l’irréparable. Après Illusions perdues, Xavier Giannoli retrouve les miroirs brisés de l’ambition française. Jean Luchaire, journaliste pacifiste, homme de gauche, est devenu, presque par glissement, l’homme fort de la presse parisienne sous l’Occupation. Jean Dujardin l’incarne avec une inquiétante élégance : séduisant, mondain, persuadé jusqu’au bout de naviguer plutôt que de collaborer.

C’est là que le film installe son malaise le plus durable et aussi, hélas, sa limite. Giannoli ne filme pas un monstre mais un homme ordinaire, rongé par l’appât du gain, l’ivresse des dîners à l’ambassade allemande, une santé déclinante qui semble progressivement anesthésier sa lucidité morale. Mais à trop vouloir comprendre, le film finit par flatter son personnage. La caméra s’attarde complaisamment sur le charme de Luchaire, sur son intelligence, sur ses contradictions intimes, au risque d’en faire un héros trouble, là où il fut surtout un opportuniste. La mécanique de la compromission méritait un regard plus implacable.

Le film trouve une meilleure justesse dans le portrait de Corinne, la fille, interprétée par Nastya Golubeva. Actrice prometteuse de la fin des années 1930, emportée par la tuberculose à 28 ans, elle incarne ceux qui n’ont pas choisi leur camp mais se sont retrouvés, par accident de naissance, du mauvais côté de l’histoire. Sa présence introduit un contrepoint moral précieux : là où le père calcule, elle subit ; là où il croit naviguer, elle se noie.

On regrettera que l’épisode de Sigmaringen, ce gouvernement fantoche en exil où Luchaire servit jusqu’à l’absurde une cause déjà perdue, soit traité avec une pudeur excessive. Comme si le réalisateur avait reculé devant les conclusions logiques de son propre récit. Comprendre sans absoudre : l’intention était juste. L’exécution, parfois trop bienveillante. Seule la plaidoirie de l’avocat général – magistralement articulée par Philippe Torreton – vient remettre l’histoire dans son contexte. En salles depuis le 18 mars.

Pour prolonger la vision du film, le Vox de Guise organise le 3 avril à 18h30 un ciné rencontre avec les figurants du film.

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L’héritage impossible

Orphelin © Le Pacte

Comment se construire quand le sol moral sur lequel on croyait se tenir s’avère aussi fragile ? Budapest, 1957. Un an après l’écrasement de l’insurrection hongroise, Andor, un garçon juif de treize ans, voit son monde s’effondrer quand un inconnu surgit de la campagne et prétend être son père. Avec Orphelin, László Nemes, le réalisateur du fulgurant Le Fils de Saul, signe un film d’une puissance rare, librement inspiré de l’histoire de son propre père.

Ce qui frappe d’abord, c’est la radicalité formelle. Nemes filme à hauteur d’enfant, dans un format presque carré qui enserre le garçon sans jamais l’expliquer, épousant sa stupeur, ses angles morts, sa vitesse intérieure. La pellicule argentique, travaillée chimiquement, donne à chaque image une texture de souvenir altéré, un monde de fantômes bâti sur les décombres d’une promesse trahie.

Mais Orphelin n’est pas seulement un film sur la Hongrie de 1957. C’est un film sur ce que l’Histoire fait aux corps, aux familles, aux filiations. Sur la façon dont le mensonge contamine tout. Grégory Gadebois, impressionnant, incarne ce père rustre et ambigu avec une puissance qui ne cède jamais au pittoresque. Face à lui, le jeune Bojtorján Barabás est une révélation : une rage, une intelligence, une fragilité traversées par les émotions d’un siècle violent.

Un enfant abandonné dans un pays abandonné. Orphelin est un labyrinthe intérieur qui ne vous lâche pas. En salles depuis le 11 mars.

L’association des spectateur du Melies à Montreuil (Renc’Art) vous accueille le 28 mars à 15h45 pour un ciné débat.

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Le choix d’Etty

Etty © Les films du poisson et Arte

Et puis il y a Etty Hillesum, à qui Arte consacre une série signée Hagai Levi. Cette jeune femme hollandaise d’origine juive choisit de rester auprès des siens plutôt que de fuir, et trouve dans l’écriture une façon de témoigner de l’humain au milieu de l’inhumain. Elle n’a pas choisi la survie. Elle a choisi la présence. Juive hollandaise déportée à Auschwitz en 1943, elle a laissé des journaux intimes d’une intensité bouleversante, ceux d’une femme qui, au cœur de la persécution nazie, a trouvé en elle une liberté intérieure que rien ni personne ne pouvait lui prendre.

Pour raconter cette histoire, Hagai Levi (créateur de The Affair, de Our Boys, et de Betipul adapté dans le monde entier) a fait un choix radical : transposer Etty Hillesum dans l’Amsterdam d’aujourd’hui. Pas de reconstitution historique, pas de costumes d’époque. Une jeune femme de notre temps, dans nos rues, confrontée à une montée des persécutions qui résonne douloureusement avec le présent. Le réalisateur israélien, profondément affecté par les événements du 7 octobre et leurs suites, confie avoir senti sa propre haine grandir et avoir trouvé en Etty une façon d’en sortir. Faire cette série a été pour lui une échappée hors de la haine, une façon de rester humain dans un monde qui pousse à ne plus l’être.

Ce choix de ne pas résister à la haine, de se rendre volontairement au camp de Westerbork pour aider ceux qui y sont internés, n’est pas un geste de résignation. Hagai Levi y tient. C’est un acte de combat et de foi en l’avenir. Etty rappelle qu’il existe un type de courage qui refuse de se laisser définir par ses ennemis.

L’actrice autrichienne Julia Windischbauer, révélation absolue, porte la série avec une présence incandescente. Face à elle, Sebastian Koch (La Vie des autres) compose Julius Spier, l’amant et mentor qui l’encourage à tenir un journal, avec une ambivalence troublante. En salles le 6 mai en deux volets, puis les 21 et 28 mai sur Arte.

Etty sera projeté le 21 mars en séance spéciale hors compétition au festival Séries Mania (qui se tient du 20 au 27 mars), que l’équipe d’Intervistar couvrira à partir de ce soir. Vous en trouverez le compte-rendu dans notre prochaine newsletter.

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Une famille prise au piège de la guerre

Holding Liat © L’Atelier Distribution

Holding Liat nous ramène au présent avec une brutalité différente. Ce documentaire suit une famille israélienne de gauche, opposée à Netanyahu, attachée à la coexistence avec les Palestiniens, dont la fille, enseignante, israélo-américaine, a été enlevée le 7 octobre 2023. Des gens dont les convictions semblaient avoir tracé une ligne claire dans le monde. Et voilà que la guerre les dépouille de cette clarté-là aussi, sans les dépouiller de leurs valeurs. Ils se battent pour leur enfant tout en refusant de renoncer à ce qu’ils croient. C’est peut-être la forme de courage la plus difficile à tenir : celle qui n’autorise aucune simplification, même dans la douleur.

Holding Liat filme de l’intérieur les déchirements de cette famille projetée malgré elle au cœur d’une crise géopolitique mondiale, entre les couloirs du Congrès à Washington et les manifestations de Tel-Aviv. Prix du meilleur documentaire à la Berlinale, le film de Brandon Kramer montre des gens dont les convictions étaient claires et que la guerre contraint à se battre pour leur enfant sans renoncer à ce qu’ils croient. Liat, revenue de captivité, son mari tué, refuse toujours la haine. C’est la forme de courage la plus ardue. En salles le 1er avril.


Le monde en feu, les festivals en éveil

Faut-il arrêter de voir les films en provenance de pays en guerre? Les artistes s’expriment-ils au nom des nations? La réponse est non. Et c’est ce que ces festivals nous permettent de voir: une fenêtre sur des artistes venus d’’Israël ou Russie.

Le Festival du Film Russe, une autre Russie (jusqu’au 1er avril) déployé sur 6 salles à Paris et en banlieue. Co-présidé par l’actrice et écrivaine Macha Méril, ce festival rend compte de la complexité de la société russe soumise aux contraintes autoritaires et à la propagande unilatérale. D’abord avec la venue événement d’Alexandre Sokourov (L’arche russe, Mère et fils…) venu présenter Journal d’un réalisateur, permettant ainsi de nous offrir sa perspective sur les grands évènements historiques, autant que sur des détails de sa vie. Au programme également Mr Nobody Against Poutine ou comment l’école devient outil de propagande. Mais aussi Memory, film inédit autobiographique relatant la fin de la république tchétchène, précédé d’un concert du groupe Femme Fatale. Macha Méril va aussi présenter un film en hommage à sa soeur Hélène Gagarine, sur laquelle elle a écrit un livre, Je marche vers elle.

A voir aussi, le Festival du Film Israélien jusqu’au 24 mars au Majestic Passy (à Paris) sous le parrainage de Radu Mihaileanu (réalisateur de Va, vis et deviens). Cette édition montre un cinéma tourné vers la comédie (Saving Shuli San, gros succès de l’été dernier où l’on suit les aventures de trois pieds nickelés au Japon) et le rapport à la famille (Hola ! Chau, comédie sur les relations familiales d’une famille israélo-argentine). Ne manquez pas le film de clôture Bella sorte de road trip à la poursuite d’une colombe entre Israël et Palestine.

S’il est un genre qui nous permet de mettre les doigts dans la prise, c’est bien le documentaire. Le très complet et très ambitieux Festival du Cinéma du Réel (jusqu’au 28 mars à Paris), festival de documentaires du centre Pompidou, hébergé cette année, à titre exceptionnel dans les salles du réseau Dulac fait la part belle à des productions passionnantes qui remettent en question notre rapport au libre-arbitre. Au programme : An incomplete calendar (ou comment le pétrole a servi d’instrument politique dans la lutte pour la Palestine), Une arme à la main, j’ai traversé le désert (sur le retour à la vie civile des soldats américains) ou encore Casting for a Film, Ihsan’s Diary (sur le journal d’un soldat ottoman pendant le première guerre mondiale). Un rendez-vous incontournable.


Lutter pour le bio

La guerre des prix © Diaphana

S’éloigner un instant des champs de bataille pour en retrouver un autre, moins visible mais tout aussi acharné. La Guerre des prix, premier long métrage d’Anthony Déchaux, se passe dans les box de négociation d’une centrale d’achat de grande distribution, ces petites pièces sans fenêtre où chaque année, acheteurs et fournisseurs se livrent à un bras de fer sur les prix. Audrey, fille d’agriculteurs devenue cheffe de rayon, y est propulsée pour défendre la filière bio et locale. Elle va devoir choisir son camp.

Le film s’inscrit dans la lignée de Stéphane Brizé (La Loi du marché, En guerre) avec la même attention quasi documentaire aux mécanismes du pouvoir économique, la même façon de montrer comment un système broie ceux qui tentent de le changer de l’intérieur. Ana Girardot est remarquable dans ce rôle de femme qui tient, encaisse, et finit par craquer. Face à elle, Olivier Gourmet impose une présence physique qui n’a besoin d’aucun mot. Et Julien Frison, de la Comédie-Française, surprend en agriculteur éleveur d’une grande sensibilité.

Tendu, juste, nécessaire. La preuve que les guerres les plus sournoises n’ont pas toujours de soldats. En salles depuis le 18 mars.

Rencontre avec le réalisateur, Anthony Dechaux, au cinéma Emeraude de Dinard le 21 mars à 17h30, dans le cadre du cycle “Ecologie et mode de vie”. De nombreuses salles proposent des débats sur le sujet comme le CGR Paris-Montauban le 23 mars avec un naturaliste et la confédération paysanne 82 ou l’American Cosmopolitan à Toulouse le 30 mars.


La démesure comme principe de vie

© Francois Aymé Fondation Pathé

Pour finir, une exposition qui s’impose comme un rendez-vous incontournable de cette saison — et qui résonne étrangement avec le thème de cette newsletter. Car Jean-Jacques Annaud est lui aussi un homme qui a choisi son camp : celui de l’ambition démesurée, du refus des compromis, du cinéma comme champ de bataille permanent. Cinquante ans de films traversant les continents et les époques, de La Guerre du feu au Nom de la rose, de L’Ours à Notre-Dame brûle, de Stalingrad à Sept ans au Tibet, autant de combats remportés contre l’impossible.

La Fondation Jérôme Seydoux-Pathé lui consacre une exposition formidable, qui plonge le visiteur dans l’envers fascinant d’un cinéma qui ne laisse rien au hasard. Pour que son ourson soit convaincant, Annaud en a élevé une douzaine. Pour donner une langue aux hommes préhistoriques, il a travaillé avec un linguiste. Derrière chaque plan, des mois de préparation minutieuse : storyboards annotés de sa main, maquettes monumentales, costumes originaux, archives de tournage jamais montrées. Le titre dit tout : l’invisible, c’est précisément ce qui fait tenir le visible.

Le 10 avril, Jean-Jacques Annaud donnera une masterclass suivie d’une projection des Deux Frères — à ne pas manquer.

Le Chantier invisible Fondation Jérôme Seydoux-Pathé, 73 avenue des Gobelins, Paris 13e.