Femme Mère Fille…

Par Sophie Benamon

Elles volent, elles tombent, elles se relèvent. De Wicked à La Condition, un même élan traverse les écrans : celui des femmes qui refusent le rôle qu’on leur a écrit. Qu’elles soient sorcières, mères, filles ou vieilles dames, toutes cherchent à échapper à la mise en scène de leur propre vie.

Ce qu’elles partagent, c’est ce triangle intime et impossible : femme, mère, fille. Trois identités qui s’aiment, se rejettent, s’entremêlent. Être fille, c’est porter les fantômes du passé ; être mère, c’est tenter de ne pas les transmettre.

Dans Dites-lui que je l’aime, Eleanor the Great, L’Affaire Laura Stern ou Extra-Lucide, les héroïnes apprennent à se regarder autrement — non plus comme des mères exemplaires ou des filles blessées, mais comme des femmes entières, faillibles et vivantes. Ces récits ne brandissent pas un manifeste : ils observent, avec douceur ou colère, comment on devient soi au milieu des injonctions.

Et si, finalement, la vraie magie de la fiction consistait à leur rendre ce pouvoir-là : celui de s’inventer elles-mêmes.

Refuser de rentrer dans la case

Cynthia Erivo et Ariana Grande ©Universal

Derrière ses décors féériques et ses chansons entêtantes, Wicked raconte ce que veut dire être une femme dans un monde où les rôles sont déjà distribués. Glinda, la “bonne”, est aimée parce qu’elle correspond à l’image attendue : jolie, souriante, docile. Elphaba, la “mauvaise”, est rejetée parce qu’elle ose penser, s’indigner, exister sans plaire. L’une apprend à se défaire du regard des autres, l’autre découvre que la colère peut être une forme d’amour de soi.

Le film renverse les archétypes : la sorcière n’est plus une menace, c’est une femme libre. Le pouvoir magique devient métaphore du pouvoir féminin, celui qu’on tente souvent de contrôler, de rendre inoffensif. Et la sororité entre Glinda et Elphaba, au lieu d’être une rivalité, devient une alliance politique et intime face à un système qui oppose les femmes pour mieux les dominer.

Wicked est moins un conte de fées qu’un manifeste en musique : une ode à celles qui refusent d’être la “bonne” fille, et choisissent d’être la femme qu’elles veulent. Dans les salles depuis le 19 novembre, notamment au Cinéma Vox de Strasbourg, au Véo Cartoucherie de Toulouse ou encore à L’Emeraude de Dinan.

Rêver sa vie à tout âge

June Squibb incarne Eleanor Morgenstein ©Sony

Scarlett Johansson signe un premier film doux, drôle et déchirant. Eleanor the great suit une femme de 94 ans (interprétée par la fabuleuse June Squibb) qui, après la mort de sa meilleure amie, quitte la Floride pour s’installer chez sa fille à New York. Perdue dans cette nouvelle vie où elle se sent invisible, elle s’invente une autre histoire, plus romanesque, plus vivante, jusqu’à ce que le mensonge la rattrape. Johansson met en scène, sans pathos, une dialectique mère-fille faite de non-dits, de fatigue et d’amour mal formulé, où la vieille dame redevient “la fille de” tout en restant mère et grand-mère. Le film aborde le vieillissement, la transmission, la culpabilité et le besoin d’appartenance, avec une légèreté piquante et une vraie tendresse. En salles depuis le 19 novembre, notamment au CinéPlanet d’Antibes, au Comoedia de Lyon ou encore au cinéma Le Concorde de Nantes.

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Sortir de la cage dorée

Galatéa Bellugi dans le rôle de Céleste ©Diaphana Distribution

Une maison bourgeoise, une épouse modèle (Louise Chevillotte), une jeune bonne (Galatéa Bellugi) et, entre elles, un homme (Swann Arlaud) qui incarne le pouvoir, la bienséance et la violence ordinaire. Avec La condition, Jérôme Bonnell adapte librement Amours de Léonor de Récondo et signe un film à la fois classique dans sa forme et brûlant de modernité.

Ce n’est pas seulement l’histoire d’un secret, d’une révolte muette : c’est une radiographie du système patriarcal avant qu’on ne lui donne ce nom. Le cinéaste montre comment, dans un monde corseté de morale et de religion, les femmes apprennent à se taire, à se protéger, à survivre. Céleste endure, Victoire compose, la mère (Emmanuelle Devos) écoute — trois destins féminins sous l’emprise d’un seul homme, mais unies par une force invisible : celle de la résistance silencieuse.

Bonnell filme leurs visages comme des territoires de lutte, entre ombre et lumière. Sous ses airs de drame d’époque, La Condition parle du corps des femmes confisqué, de la culpabilité héritée, de la parole étouffée. Un film d’une puissance rare, qui rappelle que si l’histoire se déroule en 1908, le combat, lui, est encore d’actualité. Avant la sortie en salles le 10 décembre, venez découvrir le film en présence du réalisateur Jerôme Bonell, au Cameo Commanderie de Nancy, ce vendredi 21 novembre à 20h15, le 23 novembre au Majestic à Lille, le 24 novembre au 400 coups d’Angers, le 25 novembre au Mazarin d’Aix-en-Provence, le 27 novembre au Palace à Les Andelys et à l’Omnia de Rouen, le 28 novembre au mk2 Bastille de Paris, le 1er décembre au Balzac de Paris, le 2 décembre au Studio de Tours et le 9 décembre au mk2 Odéon de Paris.

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Survivre à une mère absente

Clémentine Autain et Romane Bohringer ©ARP Selection

Romane Bohringer adapte le livre de Clémentine Autain consacré à sa mère, Dominique Laffin, et transforme cette histoire en un miroir bouleversant : celui de sa propre enfance, marquée elle aussi par l’abandon maternel. Dites lui que je l’aime devient alors un double portrait – celui d’une fille qui cherche à comprendre sa mère, et d’une femme qui tente de réparer la filiation.

Entre autofiction et enquête intime, Bohringer signe un film sur la mémoire, le pardon et la transmission. Ce n’est pas seulement l’histoire de deux femmes, mais une réflexion sur la condition des mères fragiles, des filles blessées, et sur la possibilité de transformer la douleur en création.

La cinéaste met en scène sa propre quête avec tendresse, humour et pudeur. Elle montre que devenir mère, c’est souvent rejouer, puis réécrire, l’histoire de la sienne. Un film lumineux et émouvant sur le courage de fouiller dans ses fantômes pour, enfin, se réconcilier avec soi. Romane Bohringer présentera le film le 25 novembre au cinéma Le Capitole de Suresnes, le 29 novembre au cinéma Jacques Tati de Tremblay-en-France et le 30 novembre au TAP Cinéma de Poitiers. En salles le 3 décembre.

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Résister à la pression

Janel Tsai, Nina Ye et Shi-Yuan Ma ©Le Pacte

Sorti en septembre, encore en salles, Left-Handed Girl est un petit miracle de cinéma taïwanais, signé Shih-Ching Tsou (co-réalisatrice de Take Out avec Sean Baker). On y suit une mère célibataire et ses deux filles venues s’installer à Taipei pour ouvrir une cantine dans un marché nocturne. Trois femmes, trois âges, trois façons de survivre dans une société où le silence est une vertu et où les secrets féminins se transmettent comme des cicatrices.

Sous les néons et la moiteur des nuits taïwanaises, Tsou tisse une chronique vibrante sur la pression sociale, la honte et la force tranquille des femmes qui tiennent le monde debout. La beauté du film réside dans ce contraste entre la lumière du marché et les zones d’ombre familiales qu’il éclaire peu à peu.

Un film sensoriel, tendre et politique, où l’on entend battre le cœur d’une réalisatrice qui filme le réel comme une fable.

En salles au Cinéval de Vaugneray, au cinéma Jean-Paul Belmondo de Nice ou encore au Cinéma Chaplin Saint Lambert et à l’Epée de Bois de Paris.


Palmarès du Festival CréaTVty 2025

Intervistar était à Sète pour le Festival CréaTVty, qui célèbre la création audiovisuelle : projections, rencontres, jurys (dont le jury de la presse auquel j’ai participé). Trois jours de projections, de débats et de découvertes où l’on mesure à quel point les séries françaises aiment raconter leur époque — parfois à travers les femmes, souvent malgré elles.

C’est le cas de L’Affaire Laura Stern, sacrée Meilleure série de cette édition. Un thriller aussi tendu qu’émouvant, Portée par Porté par une Valérie Bonneton bouleversante, récompensée du Prix de la Meilleure interprétation. L’actrice y incarne Laura, pharmacienne et fondatrice de l’asso Femmes Debout, la série interroge la justice face aux violences faites aux femmes : témoin d’un féminicide, elle décide d’agir — jusqu’où ? Réal. Akim Isker ; création Marie Kremer & Frédéric Krivine. Bientôt sur France TV.

Autre série remarquée : Extra-Lucide, signée Bruno Merle et Emmanuelle Destremau, qui a raflé les prix du Meilleur scénario et de la Meilleure musique. Au cœur de cette série, deux héroïnes singulières: Denise, une femme capable de lire dans les pensées ( un don devenu fardeau) et son amie Joy (formidable Sabrina Ouazani), ancienne star du X en quête de sens. Deux héroïnes cabossées mais puissantes, que l’humour et la tendresse sauvent de la noirceur. La série est actuellement diffusée sur Ciné+ OCS.

Enfin, le thriller Deep d’Aurélien Molas, plongée sensorielle et fantastique dans les abysses de la guerre et de la psyché humaine, dopée aux films de Tarantino, a reçu le Prix de la Meilleure réalisation et le Prix de la Presse — celui qu’Intervistar, membre du jury presse, a remis avec enthousiasme.

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