C’est la vieille question du cinéma : qui fait vraiment régner l’ordre, et à quel prix?
Des commissariats futuristes de Chien 51 aux couloirs gris de Dossier 137, des planques délabrées de Task aux plaines poussiéreuses de Néro, les héros de la semaine ont troqué la morale contre la survie. Flics fatigués, justiciers de fortune, pères perdus, tous cherchent un sens dans un monde qui s’effondre un peu plus à chaque plan.
Le cinéma n’a jamais aimé les saints. Il préfère les gens qui dérapent, ceux qui doutent, qui se trompent, qui choisissent mal mais continuent d’avancer. Et si la vraie question n’était pas “flic ou voyou”, mais simplement : qu’est-ce qui fait de nous des humains ?
Flic ou chien du système ? Cédric Jimenez lâche la meute

Chien 51 c’est brut, net et sans pitié. Cedric Jimenez met en scène un polar violent dans une ville future où une IA organise la société et où la ligne entre l’ordre et la violence est tenue. Gilles Lellouche incarne un flic fatigué qui sent la mécanique du système le ronger, tandis qu’Adèle Exarchopoulos en bon petit soldat du système donne une urgence émotionnelle au film. Sous ses airs de film de genre, Chien 51 parle d’un truc très actuel : la tentation de l’ordre, la peur du chaos, et la manière dont chacun devient à son tour le chien de garde d’un système qu’il méprise. Après BAC Nord, La French et Novembre, Cédric Jimenez garde le même regard : où s’arrête la loi, où commence la violence ?
Le film fonctionne sur deux niveaux : d’un côté, un thriller nerveux avec ses drones, ses poursuites et de l’autre, une fable amère sur la tentation de la loi qui se pare de violence pour se justifier. Si tu aimes quand la morale se fissure et que les héros sentent la rouille, tu trouveras ici un parfait mix entre action et mélancolie. C’est âpre, poisseux, inattendu. Un polar cyberpunk à la française, qui laisse un goût de métal et de mélancolie. C’est en salles et c’est notre coup de coeur de la semaine.
Flic ou lanceuse d’alerte ? Léa Drucker face au système
Quand la loi enquête sur ceux censés la faire respecter : Dossier 137 installe cette tension du quotidien, dans le décor tendu des Gilets jaunes et sous le regard précis d’une enquêtrice de l’IGPN incarnée par Léa Drucker.
Le film part d’un fait divers : un jeune manifestant grièvement blessé par un tir de LBD pendant une manifestation. Ce qui aurait pu rester un dossier parmi d’autres se transforme peu à peu en quête personnelle — parce que la victime vient de la même ville natale que Stéphanie, parce que les témoignages s’accumulent, les vidéos aussi, les doutes, les questions.
Dominik Moll, avec sa rigueur habituelle, évite autant que possible le sensationnalisme. Il mise sur le réel : les caméras de surveillance, les rapports officiels, le face-à-face avec les témoins, l’épuisement moral de celle qui enquête. On suit Stéphanie dans les interrogatoires, dans ses silences, dans ses moments de doute — parce que confronter la vérité à l’institution, ça ne se fait pas sans friction.
Ce film ne propose pas de solutions toutes faites — il pose la question : flic ou voyou ? Quand la loyauté est institutionnelle, la morale personnelle mise à l’épreuve, dans quelle mesure la frontière entre ordre et abus tient-elle encore debout ? Dossier 137 ne tranche pas, il scrute. Et ça fait du bien qu’il le fasse.
Le film sort le 19 novembre. mais vous pouvez aussi le découvrir en avant-première dans toute la France : Gilles Marchand, le co-scénariste, et Dominik Moll, viendront le présenter le 21 Octobre à 19h45, au cinéma des Variétés à Marseille, et le 4 Novembre, au Festival du Film de Sarlat. Le 6 Novembre à 18h30, le programme UNIPOP du cinéma Jean Eustache à Pessac organise une rencontre avec le réalisateur. Le 10 Novembre à 18h30, Léa Drucker sera au Arras Film Festival 2025. Le 13 Novembre à 20h, au mk2 Quai de Loire, le film sera suivi d’une conférence sur le thème “Que fait la police ?” avec le réalisateur Dominik Moll et le sociologue Sébastien Roché (auteur de “La police contre la rue”, Grasset, 2023).
Néro, voyou, père et survivant
Quand le voyou prend une épée et une armure, cela donne Néro, un héros imparfait, et constamment tiraillé. Son dilemme — sauver sa peau ou sauver sa fille — fait vibrer la série. Néro va au-delà du polar moderne pour plonger dans un Moyen Âge à la fois brutal et flamboyant. Pio Marmaï, en excellente forme, use de cet humour à plat qui fait sa qualité, entouré de personnages secondaires forts : Louis-do de Lencquesaing en homme politique ambitieux et sans scrupules, Camille Razat en sorcière ambiguë, Alice Isaaz en héritière rebelle, Olivier Gourmet en moine protecteur. On le découvre opportuniste, violent, mais aussi capable de doutes et parfois d’attachement. Néro, c’est aussi un univers visuel immersif : tournage en décors naturels (Menton, Nice, Perpignan, Espagne, Italie), ambiance capes & épée mêlée à une sécheresse historique, chaleur, poussière, hommes d’Église, complots. Ce souci du détail sert la série. Ce mélange des genres qui mixe aventure médiévale, touches fantastiques et humour noir est la patte d’un duo: Allan Mauduit et Jean-Patrick Benes, les auteurs de Kaboul Kitchen.
Focus sur Allan Mauduit
Scénariste, réalisateur et showrunner, Allan Mauduit s’est imposé comme l’un des artisans les plus singuliers de la comédie noire française. Il débute en courts métrages (Patiente 69, Chair fraîche), avant de co-signer avec Jean-Patrick Benes la comédie trash Vilaine (2008), satire féministe avant l’heure. Ensemble, ils créent ensuite Kaboul Kitchen (Canal+, 2012-2017), série culte portée par Gilbert Melki et inspirée de faits réels, où l’humour absurde sert une critique politique acérée. Mauduit aime les mondes clos, les personnages en marge, les systèmes qui déraillent. Son long métrage Rebelles (2019), avec Cécile de France, prolonge ce goût pour les héroïnes cabossées et les situations où la morale vacille sous le rire.
Avec Néro, il change d’époque mais pas de ton : il transporte son sens du grotesque et du tragique dans un Moyen Âge poussiéreux et brutal, où les marginaux deviennent héros. Chez lui, le flic, le voyou ou le mercenaire ont toujours une chose en commun : ils se débattent dans un monde plus absurde qu’eux.
Néro est une série en 8 épisodes à voir sur Netflix.
Task: Le flic et le père, même combat
Task part d’un postulat simple mais puissant : opposer deux pères de famille, chacun broyé à sa manière par les urgences de son milieu social, de ses choix et de ses pertes. D’un côté, Tom Brandis (Mark Ruffalo), agent du FBI veuf, rongé par le passé et la foi, devenu enquêteur d’une task force qui traque des cambriolages dans une Amérique industrielle en crise. De l’autre, Robbie Prendergrast (Tom Pelphrey), un homme ordinaire — éboueur, père de famille — que les dettes, les blessures passées et le désespoir poussent vers la criminalité.
La grande force de la série, c’est son regard sur « l’ombre » de la loi — sur ces glissements où la frontière entre flic et voyou se fait floue, non pas par malhonnêteté, mais par besoin, peur, douleur ou colère. Task ne veut pas seulement qu’on s’attache aux enquêteurs, mais qu’on comprenne les criminels, qu’on voie leurs failles autant que leurs actes. Même si le rythme peut parfois sembler traîner, l’atmosphère pesante, le casting de haute volée, les décors de banlieue industrielle grisonnante — tout cela crée un climat de tension constante, de malaise humain plutôt que d’adrénaline pure.
Task est l’oeuvre de Brad Ingelsby qui s’est imposé comme l’un des nouveaux maîtres du drame social à l’américaine. Originaire de Pennsylvanie, ce showrunner ancre presque toutes ses histoires dans cette Amérique ouvrière qu’il connaît intimement : routes grises, bars fatigués, familles cabossées. Après avoir signé les scénarios de The Way Back (avec Ben Affleck) et Out of the Furnace, il explose avec la série Mare of Easttown (HBO, 2021), polar déchirant porté par Kate Winslet.
Ingelsby excelle dans l’art du polar moral, là où les crimes comptent moins que les blessures des personnages. Avec Task (2025), il poursuit cette veine : celle d’un cinéma et d’une télévision qui scrutent l’âme des classes populaires américaines, entre culpabilité, loyauté et survie.
Task est une série en 7 épisodes à voir sur HBO Max. Le dernier épisode sera diffusé le 19 octobre.
Hommage à Michael Mann, roi du polar ambigu
Michael Mann, mis à l’honneur par le Festival Lumière, fait l’objet d’une grande rétrospective nationale. Cinéaste de la nuit, il a conjugué le polar à tous les temps et superposé les images du flic et du voyou. Le face à face de légende entre Al Pacino et Robert de Niro dans Heat en est le plus flagrant exemple. On citera aussi Tom Cruise dans Collatéral, Johnny Depp et Marion Cotillard dans Public Enemies entre autres.
Ne manquez pas le retour de ses films en salle. En partenariat avec le Festival Lumière, la Comoedia à Lyon organise vendredi 17 octobre à 14h30 une séance spéciale de Collatéral présentée par Antoine Sire, historien du cinéma. Le dimanche 19 octobre, Le Dernier des Mohicans clôturera la retrospective lyonnaise. A Bordeaux, une sortie de Collatéral au Megarama aura lieu le 31 octobre à 21h15. A Paris, du 19 au 25 novembre, La Filmothèque du Quartier latin rediffuse trois films de Michael Mann: Heat, Collateral et Deux Flics A Miami. Le CGR de Beauvais projète Heat le 11 décembre à 20h et le 16 décembre à 18h.
Plus d’infos sur le site de L’ADRC, qui organise en partenariat avec Le festival Lumière, et aux côtés des distributeurs Carlotta Films, Ciné Sorbonne, Park Circus, Splendor Films et Universal, cette rétrospective dédié au réalisateur américain.
Pour accompagner la redécouverte des films, on vous conseille trois excellents ouvrages: Michael Mann, horizon bleu. Collectif, Rockyrama, 2023, Michael Mann : Mirages du contemporain. Jean-Baptiste Thoret, Flammarion, 2021, L’Horizon de Michael Mann suivi de Time is luck. Entretien avec Michael Mann. Axel Cadieux. Playlist Society, 2015.




