Une journée exceptionnelle sous le signe de la rencontre et des surprises. Des performances d’acteurs inoubliables.
8h45 : Kokuho — Le Maître de Kabuki – Sang-il Lee · Quinzaine des Cinéastes

La Quinzaine confirme son excellente forme avec ce film japonais envoûtant. Autant dire que ce film-là, on y allait en traînant les pieds: 2H54 sur l’art du kabuki, un dimanche matin le lendemain d’une séance de minuit. Et c’est là où la magie de Cannes opère: ce fut un éblouissement! Kokuho (trésor national en japonais) est un récit ample, fiévreux, qui fait dialoguer tradition et passions humaines, et révèle la puissance émotionnelle d’un théâtre souvent perçu comme immobile mais qui, filmé ainsi, devient incandescent. Le film suit la trajectoire fulgurante de Kikuo, outsider élevé par un clan yakuza puis propulsé dans un univers où le talent doit rivaliser avec la lignée. Entre lui et Shunsuke, héritier d’une grande famille de kabuki, se noue une relation de fraternité, de rivalité et de destin partagé qui traverse les décennies.
Les scènes de spectacle – jouées sans doublage par les acteurs eux-mêmes, après un an d’entraînement intensif – offrent un accès inédit à la beauté du geste kabuki : grâce, tension, poses figées, tout y palpite à fleur de peau. Le directeur de la photo Sofian El Fani (Timbuktu, Pupille) sublime cette immersion. Exactement le type de cinéma que Cannes doit continuer à défendre.
14h00 : Leçon de Musique : Alexandre Desplat & Guillermo Del Toro – Masterclass · Événement

La conversation la plus stimulante du festival. Deux génies en dialogue libre. Alexandre Desplat et Guillermo Del Toro ensemble sur scène : voilà une heure qui passe en dix minutes. Le compositeur et le réalisateur ont parlé de leur collaboration sur La Forme de l’eau, du rôle de la musique dans la narration, de l’émotion comme boussole créative et de Frankenstein (à venir sur Netflix). Parfois Alexandre Desplat se mettait au piano, avec la modestie des plus grands, pour égrener quelques notes qui nous transportaient ailleurs. On milite pour un prix récompensant la meilleure musique au Palmarès du Festival.
19h00 : The Phoenician Scheme – Wes Anderson · Compétition officielle

Wes Anderson livre un film-jouet extravagant qui divise et c’est très bien ainsi. Casting de rêve, décors ultra-stylisés, répliques à la mitraillette : Anderson est Anderson, pour le meilleur et pour le pire selon les goûts. Ce Phoenician Scheme est peut-être son film le plus politique derrière l’esthétique candy. Benicio Del Toro est phénoménal. On a adoré, même si on comprend que d’autres décrochent.
22h00 : La Femme la Plus Riche du Monde – Thierry Klifa · Hors compétition

Isabelle Huppert, Laurent Lafitte, Marina Foïs, Raphaël Personnaz — du beau monde pour un film inspiré de l’affaire Bettencourt. Le feu d’artifice de ce dimanche soir ! Thierry Klifa (Une vie à t’attendre, Le Héros de la famille) s’empare du scandale Bettencourt avec une distribution de rêve. Il signe un vrai roman du pouvoir, à la fois cruel, drôle et bouleversant. La femme la plus riche du monde dresse le portrait d’une héritière que tout le monde croit connaître, et que le cinéaste filme enfin comme une femme, pas comme une marionnette. C’est brillant, acide, porté par des dialogues qui claquent et une distribution où chaque acteur joue sa partition avec précision. Entre comédie de mœurs et tragédie intime, Klifa réussit à faire ce que le cinéma français fait trop peu : parler d’argent, de pouvoir et d’amour sans cynisme, avec un vrai plaisir d’écriture. Isabelle Huppert règne en Marianne Farrère, femme d’influence et d’enfermement, tour à tour charmeuse, fragile, cruelle et bouleversante. Face à elle, Laurent Lafitte déborde d’exubérance en photographe séducteur et cynique, agitateur magnifique qui vient tout dérégler : les convenances, le désir, l’ordre du monde. Marina Foïs, en fille blessée, incarne la tragédie silencieuse des héritières qu’on n’écoute jamais. Et Raphaël Personnaz, majordome à la fois loyal et condamné, observe cette comédie humaine avec la dignité d’un témoin sacrifié. On en ressort ébloui, un peu ému, et surtout convaincu qu’aucun empire ne vaut une main dans les cheveux.
00h30 : Exit 8 – Genki Kawamura · Séance de minuit

Le film de minuit le plus étrange du festival. Et le plus marquant. Exit 8 est un de ces films qu’on ne peut pas résumer sans trahir. Il piège le spectateur dans une boucle temporelle fascinante, quelque part entre le jeu vidéo et le cauchemar éveillé. La salle de minuit était électrisée. Culte instantané.
