La force des mots

Par Sophie Benamon

Chaque semaine, le cinéma nous propose de revisiter les histoires qui ont marqué nos bibliothèques. Adapter un roman, c’est plus qu’un simple transfert d’un support à l’autre : c’est traduire une voix, une émotion, un univers dans une langue nouvelle, celle de l’image et du son.

Certaines adaptations frappent par leur fidélité au texte, d’autres par leur audace à réinventer l’histoire. Dans tous les cas, elles posent la même question : qu’est-ce qu’un roman peut devenir une fois qu’il s’anime ? La petite dernière, L’Homme qui rétrécit, L’Étranger, La Reine Margot… chaque film que nous vous recommandons cette semaine illustre une approche différente.

Le plaisir de l’adaptation, c’est ce vertige entre ce que l’on connaît et ce que l’on découvre. Lire le roman avant, après, ou en parallèle : peu importe. L’essentiel est de sentir, à travers le cinéma, la force vivante de la littérature.

Hafsia Herzi entre les lignes

Nadia Melliti et Ji-Min Park ©2025 JUNE FILMS – KATUH STUDIO – ARTE France Cinéma – ZDF – MK Productions – mk2 Films

Adapté du roman autobiographique de Fatima Daas, La petite dernière raconte l’histoire d’une jeune femme française, musulmane et lesbienne, qui cherche à réconcilier toutes ses identités sans en trahir aucune. Un sujet vertigineux, traité ici avec une pudeur rare et une intensité brûlante.

Hafsia Herzi, qu’on connaissait surtout comme actrice (César de la meilleure actrice pour Le Ravissement), filme les silences et les contradictions avec une justesse qui frappe. Elle ne cherche pas à “expliquer” Fatima, mais à la faire ressentir : ses prières murmurées, ses amours clandestines, sa foi vacillante. Le résultat est un film qui avance à pas feutrés mais laisse une trace durable — un portrait d’une génération écartelée entre appartenance et émancipation.

Le texte de Fatima Daas (éditions Noir sur Blanc) racontait ce tiraillement avec une écriture à la fois intime et spirituelle ; Herzi en fait une expérience sensorielle, un cinéma du murmure et du regard. Elle ne “parle pas pour” son héroïne (formidable Nadia Melliti, prix d’interprétation féminine au dernier festival de Cannes): elle l’écoute, elle la regarde, elle la laisse respirer. Comme souvent avec les adaptations réussies, La petite dernière ne “transpose” pas le livre : elle le traduit dans une autre langue, celle du corps et du regard. Et c’est dans cette traduction-là qu’Hafsia Herzi trouve sa plus belle vérité.

Événements à ne pas manquer : Le 23 octobre à 20h aura lieu une ciné-rencontre avec la réalisatrice au Méliès à Saint-Etienne. A l’issue de la séance du 3 novembre, 20h, la romancière Fatima Daas sera présente pour une dédicace à l’Espace 1789 de Saint-Ouen. Le 5 novembre à 20h, une lecture d’extraits du livre avant le visionnage du film est organisée au Saleys à Salies-de-Béarn.

La Cinémathèque française consacre en ce moment une rétrospective à Hafsia Herzi — actrice, scénariste et réalisatrice parmi les plus singulières du cinéma français contemporain. Devant ou derrière la caméra, elle raconte les marges sans folklore, les femmes sans filtre, les identités sans mode d’emploi. Parmi les temps forts de cette rétro: le 24 octobre à 19h30, projection de Bonne Mère suivie d’une rencontre avec la réalisatrice et le 25 octobre à 15h, dialogue autour de son premier film, Tu mérites un amour (tarif préférentiel à 1€ pour les moins de 26 ans).

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Jan Kounen – Jean Dujardin: un duo cosmique

Jean Dujardin dans L’Homme qui retrécit ©Copyright Universal Pictures

Avec L’Homme qui rétrécit, en salles ce mercredi, Jan Kounen revisite le roman culte de Richard Matheson (et le classique de Jack Arnold de 1957) en lui insufflant une nouvelle énergie : celle d’un cinéaste qui aime autant le trip sensoriel que la métaphysique.

Ici, le héros ne fait pas que rapetisser — il bascule dans une autre perception du monde. Fidèle à son goût pour les expériences de conscience (Blueberry, 99 francs), Kounen transforme ce récit de science-fiction en fable existentielle. La perte de taille devient perte d’ego : que reste-t-il de l’humain quand il n’a plus d’emprise sur rien ? Jean Dujardin, bluffant, incarne cette mue physique et spirituelle avec une justesse désarmante.

Visuellement, le film est une claque : les effets spéciaux se mettent au service d’une immersion presque hallucinée, où chaque grain de poussière devient un continent. Et derrière le spectacle, une vraie question : et si rétrécir, c’était grandir autrement ?

Entre adaptation et relecture philosophique, L’Homme qui rétrécit prouve qu’un grand roman de SF peut devenir un terrain d’expérimentation poétique. Kounen signe un film rare : une aventure intérieure sous forme de blockbuster spirituel.

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Benjamin Voisin sous lumière vive : Ozon réinvente Meursault

Rebecca Marder et Benjamin Voisin dans L’Etranger ©Gaumont

Adapter L’Étranger, c’est s’attaquer à un mythe. Camus, Meursault, la Méditerranée aveuglante, le coup de feu… tout le monde croit déjà connaître l’histoire. Mais François Ozon, lui, s’en empare sans révérence ni cynisme. Il ne cherche pas à “moderniser” le roman, il le réincarne.

Son Étranger est moins une leçon de philosophie qu’un film de chair et de lumière. Le soleil n’y est pas une métaphore, c’est une force qui écrase, qui dissout les repères, qui rend la morale floue. Ozon filme la torpeur, le silence, la sensualité trouble qui précède le drame.

Le résultat est fascinant : un cinéma qui assume la lenteur, la beauté, et cette étrangeté essentielle que Camus avait mise au cœur de son livre. L’acteur principal, magnétique de retenue, joue Meursault non pas comme un monstre ou une victime, mais comme un être traversé par le monde, incapable de le juger.

L’Étranger version Ozon n’explique rien — il fait ressentir. Et c’est peut-être la plus fidèle des adaptations.

Une série d’avant-premières avec l’équipe du film se tient à Paris et ses alentours : le 26 octobre à 16h à l’UGC Chesnay, le 27 octobre à 19h45 au Pathé Wepler, le 28 octobre à 19h30 au mk2 Bibliothèque et à 20h30 à l’UGC les Halles. Et vous retrouverez l’équipe le jour de la sortie, le 29 octobre à 17h30 au Pathé Convention et à 14h au 5 Caumartin. Dans ce même cinéma, une séance sera suivie d’une dédicace d’Hubert Védrine, ancien ministre des affaires étrangères à 19h le 3 novembre. A signaler : un ciné-café en version malentendants (tarif unique 5€) le 27 novembre à 14h30 au cinéma Gérard Philipe Wittenheim.


Mères, filles et secrets : plongez dans Regretting You

Allison Williams et Scott Eastwood ©Paramount Pictures

Publié en 2019, Regretting You a rapidement conquis les lecteurs grâce à sa narration poignante et ses personnages profonds. Colleen Hoover excelle à dépeindre les complexités des relations humaines, en particulier les dynamiques mère-fille, et à explorer les thèmes du deuil, de la culpabilité et du pardon. Réalisée par Josh Boone, connu pour Nos étoiles contraires, son adaptation très attendue par les fans de littérature Young Adult, sort le 29 octobre.

Pour se préparer, le CGR de Beauvais organise une soirée ciné-romance lors de laquelle les spectateurs pourront profiter de stands cocooning, d’un tea time et d’ateliers créatifs, le 24 octobre à 18h30 tandis qu’au CGR Colmar vous pourrez jouer à un quiz romantiques et boire des cocktails avant le film et au CGR Castres devant un chocolat chaud. Des avant-premières sont organisées dans toute la France le 24 octobre comme au Grand Rex.


La Reine Margot, entrée royale dans l’univers de Chéreau

Isabelle Adjani dans La Reine Margot © 1994 – PATHÉ FILMS – France 2 CINEMA – DA FILMS – RCS PRODUZIONE TV SPA – NEF FILMPRODUKTION

La Reine Margot n’est pas seulement une adaptation du roman d’Alexandre Dumas, c’est une plongée dans l’univers unique de Patrice Chéreau. Entre politique, passions et violences de la cour, Chéreau déploie un cinéma sensuel, intense et précis, où chaque décor, chaque costume et chaque regard racontent une histoire.

Découvrir ce film, c’est comprendre l’essence du réalisateur : un artiste capable de mêler l’intime et l’épique, le politique et l’émotion pure. Isabelle Adjani, magistrale, incarne Margot avec une complexité qui rend le personnage fascinant et profondément humain. La tension entre amour et devoir, plaisir et trahison, fait de chaque scène un petit chef-d’œuvre de composition et de mise en scène.

Le Max Linder Panorama organise une projection exceptionnelle le 4 novembre à 20h animée par Jean-Pierre Lavoignat en présence, entre autres, de Danièle Thompson, Jean-Hugues Anglade, Jérôme Enrico. Vous retrouverez le film à l’affiche de nombreuses salles comme le Saint-André des Arts, le Champo, au Lucernaire, le Sélect Antony.

La Reine Margot est donc plus qu’un film historique : c’est une porte d’entrée idéale pour plonger dans le cinéma de Patrice Chéreau, intense, viscéral et inoubliable dont la rétrospective présentée par Malavida, avec le concours de l’ADRC, débute le 5 novembre.


Chomet anime Pagnol avec malice

© 2025 What the Prod -Mediawan Kids & Family Cinéma -Bidibul Productions -Walking the Dog

C’est en salles et c’est le must-see de ces vacances. Avec Marcel et Monsieur Pagnol, Sylvain Chomet rend hommage à l’univers de Marcel Pagnol avec sa touche unique : poésie, humour et détails foisonnants. Le film mêle fantaisie et nostalgie, transformant le quotidien provençal en véritable terrain de jeu pour l’animation. Une invitation légère et inventive à (re)découvrir Pagnol sous un angle inattendu.


Gatsby sur grand écran : cinéma et roman à gagner

La récente société de distribution de films de patrimoine Bluma Films offre une seconde vie à la somptueuse adaptation de Gatsby le magnifique de Jack Clayton (1974), avec Robert Redford et Mia Farrow, qui fait briller la démesure et la mélancolie des années folles. Plonger dans ce film, c’est retrouver le luxe, le rêve américain et la tragédie intime de Jay Gatsby. Cette ressortie est en hommage à Robert Redford, récemment disparu et aux 100 ans du roman américain.

Certaines séances, comme celle au Mac Mahon le dimanche 26 octobre à 16h, réservent une surprise : des exemplaires du roman original de F. Scott Fitzgerald sont à gagner. Une belle occasion de voir un classique sur grand écran tout en (re)découvrant le chef-d’œuvre littéraire. Le film est également à l’affiche de la Filmothèque du Quartier Latin jusqu’au 28 octobre.

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