Chaque année, le 27 janvier, journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de la Shoah, les mêmes mots reviennent : mémoire, transmission, ne pas oublier. Des mots nécessaires. Mais des mots qui risquent, à force d’être répétés, de devenir des formules.
Ce qui traverse pourtant les films, séries, expositions et projets réunis dans cette édition d’Intervistar, c’est autre chose. Non pas un devoir abstrait, mais un geste concret. Des visages filmés. Des voix qui hésitent. Des silences qui pèsent. Des images qui ne cherchent pas à choquer, mais à attester.
La mémoire n’est pas un monument figé. Elle est un mouvement. Elle circule. Elle passe d’une génération à l’autre, souvent de manière fragile, parfois imparfaite, toujours précieuse. Elle se fabrique dans les rencontres, dans les récits intimes, dans les tentatives pour raconter ce qui, par définition, dépasse l’entendement.
Traces fugitives ou le regard retrouvé
Au printemps 1943, pendant l’insurrection du ghetto de Varsovie, un jeune pompier polonais, Zbigniew Leszek Grzywaczewski, photographie ce qu’il voit en intervenant sur les incendies provoqués par la destruction méthodique du quartier. Il ne travaille ni pour la propagande nazie ni pour une institution officielle. Il photographie en témoin. Trente-trois images. Des rues envahies par la fumée, des immeubles éventrés, des silhouettes hagardes, des groupes poussés vers les convois. Cette pellicule retrouvée près de 80 ans après avoir été oubliée dans un grenier n’a jamais été publiée dans sa totalité jusqu’à aujourd’hui.
Sur HBO Max depuis le 27 janvier, le documentaire 33 Photos from the ghetto retrace la genèse et la trajectoire de ce trésor fragile : comment ces négatifs, figés dans le temps, ont survécu à la guerre, puis ont réapparu grâce à la ténacité du fils du photographe et à l’engagement de chercheurs et d’archivistes déterminés à recontextualiser chaque image. On prend le temps de regarder ces images une à une. Le film ne cherche ni l’effet, ni la sidération. Il observe. Il contextualise. Il restitue les lieux, les dates, les visages quand c’est possible. Chaque photographie devient un fragment d’histoire, mais aussi une question adressée au présent.
Le documentaire rappelle que la mémoire de la Shoah ne repose pas uniquement sur de grands récits, mais aussi sur des gestes minuscules : appuyer sur un déclencheur, cacher une pellicule, transmettre un objet. En revenant à ces trente-trois images, le film interroge ce que peut encore une photographie : non pas expliquer l’horreur, mais attester qu’elle a eu lieu. Et qu’elle a été vue.
Comment juger les nazis
Avec Nuremberg, en salles à partir du 28 janvier, James Vanderbilt ne signe pas un simple film de procès. En adaptant Le nazi et le psychiatre de l’historien américain Jack El-Hai, il construit un espace de tension où la justice, la psychologie et la mise en scène de la vérité se contaminent mutuellement. Le récit choisit un point d’entrée singulier : la relation trouble entre Douglas Kelley, psychiatre américain chargé d’évaluer les accusés, et Hermann Göring, figure centrale du régime nazi. Ce déplacement est décisif. Le film ne cherche ni une reconstitution exhaustive ni une fresque historique, mais une exploration des mécanismes par lesquels le mal parvient à se présenter sous des traits rationnels, éloquents, parfois séduisants.
Göring, interprété par un troublant Russell Crowe, n’est jamais réduit à une incarnation démoniaque univoque. Il apparaît comme un stratège du langage, un homme qui sait façonner un récit, déplacer les lignes, inverser les positions. Face à lui, Kelley (ambigü Rami Malek) croit d’abord pouvoir maintenir une distance clinique. Or cette posture se fissure progressivement. Le film observe, avec une inquiétante précision, comment l’accès privilégié au bourreau produit un vertige.
La rupture survient lorsque les images des camps sont projetées au tribunal. Vanderbilt fait de cette séquence un choc frontal, non comme un effet spectaculaire, mais comme un moment de désagrégation morale. Le cinéma, ici, n’illustre pas l’Histoire : il devient lui-même instrument de preuve, rappelant que certaines vérités ne se transmettent qu’au prix d’une confrontation directe.
Formellement classique, Nuremberg assume une narration lisible, parfois démonstrative, mais cette apparente simplicité masque un geste plus ambigu. Le film interroge moins ce que furent les criminels que ce que nous faisons, nous, lorsque nous tentons de les regarder en face.
De nombreuses salles organisent des débats à l’occasion de la sortie du film comme le cinéma 3 Républiques à Champagnole le 30 Janvier à 19H45 en présence de François Jeanparis, médecin psychiatre psychanalyste.
Un coffret pour affronter l’Histoire : Shoah
Le coffret Shoah édité par Carlotta Films ne se présente pas comme une simple réédition, mais comme une traversée. Au centre, le film de Claude Lanzmann dans son intégralité, disponible pour la première fois en Blu-ray. Près de neuf heures et demie d’entretiens, sans images d’archives, sans reconstitutions, uniquement des visages, des voix, des silences et des paysages d’aujourd’hui hantés par ce qui s’y est produit. Ce parti pris radical fait de Shoah une œuvre à part dans l’histoire du cinéma. Lanzmann ne cherche pas l’illustration, mais la confrontation. Le spectateur écoute, parfois longtemps, parfois difficilement. Cette durée n’est pas un obstacle. Elle est le cœur même de l’expérience.
Le coffret prolonge ce geste avec plusieurs films complémentaires. Le Rapport Karski retrace le parcours du résistant polonais qui tenta d’informer les Alliés de l’extermination en cours. Un vivant qui passe donne la parole à un ancien délégué de la Croix-Rouge confronté au mensonge du camp vitrine de Theresienstadt. Je n’avais que le néant de Guillaume Ribot, revient sur la fabrication de Shoah à partir des rushes et des mémoires de Lanzmann, révélant l’acharnement, les doutes et l’exigence qui ont présidé à cette œuvre hors norme dont nous vous parlions dans une précédente édition.
Ce coffret propose une expérience essentielle pour penser ce que le cinéma peut encore face à l’irréparable.
Les voix avant le film
Pour prolonger l’exploration du film, l’exposition « Shoah de Claude Lanzmann, les enregistrements inédits », présentée au Mémorial de la Shoah à Paris jusqu’au 29 mars 2026, offre pour la première fois au public l’accès à des archives audio longtemps restées inédites, extraites des plus de 220 heures d’entretiens préparatoires menés par Claude Lanzmann et ses équipes lors de ses recherches pour Shoah.
Ces enregistrements datent des années qui ont précédé le tournage du film original de 1985 et capturent des voix que le montage final n’a pas retenues. Parmi eux, des survivants de différents ghettos et camps, dont le poète Avrom Suskever, Erich Kulka (Auschwitz), Ilana Safran (Sobibor). Les bandes sonores redonnent vie à des paroles brutes et révèlent l’intensité des rencontres et des questionnements qui ont nourri l’œuvre de Lanzmann. On y entend non seulement l’histoire de la Shoah, mais aussi la construction même de la mémoire filmique : les hésitations, les ruptures, les voix amplifiées par le micro, celles qui hésitent, celles qui racontent l’impensable. L’exposition invite à entendre l’archive comme terrain de pensée. Entrée libre.
Vivre après l’extermination
Les survivants – L’impossible départ après la Shoah, réalisé par Antoine Dauer et Michèle Dominici, raconte ce que l’histoire montre rarement : le moment d’après. Après la libération des camps, des centaines de milliers de Juifs ne rentrent nulle part. Leurs maisons ont disparu, leurs familles aussi. Beaucoup sont regroupés dans des camps de personnes déplacées, coincés dans une Europe qui ne veut plus ou ne sait plus les accueillir.
Le film suit ces existences suspendues entre 1945 et 1950, à travers des témoignages, des lettres, des journaux intimes et des archives bouleversantes. Le film s’attache à montrer les obstacles bureaucratiques à l’émigration, les efforts de reconstruction d’une vie, d’une communauté, d’une identité après l’inimaginable. On y entend la fatigue, la colère, l’attente, mais aussi une volonté tenace de vivre, d’aimer. Sans pathos, le documentaire redonne un visage à celles et ceux qui ont survécu à l’extermination mais pas encore à l’exil. Disponible sur arte.tv jusqu’au 25 février 2026.
Les Immortels, ou l’art de transmettre
Olivier Nakache et Éric Toledano signent Les Immortels une série de cinq courts métrages d’une grande sobriété, consacrés à la rencontre entre des adolescents et des rescapés de la Shoah. Chaque film repose sur un principe simple : mettre deux générations face à face, sans artifice, pour laisser advenir la parole. Les témoins – Larissa Cain, Judith Elkán-Hervé, Ginette Kolinka, Yvette Lévy et Léon Placek – racontent leur histoire dans un cadre intime, souvent à leur domicile, afin de préserver la vérité sensible de l’échange. Nakache et Toledano cherchent moins à transmettre un savoir académique qu’à créer un relais. Les jeunes ne connaissent pas à l’avance la personne qu’ils vont rencontrer, afin que la découverte soit réelle, fragile, imprévisible. La mise en scène privilégie les plans serrés, les silences, les regards, cette zone où, selon leurs mots, « le visage parle »
Ce choix donne naissance à un cinéma de la présence. Les récits ne sont jamais figés dans une posture muséale. Ils deviennent des paroles vivantes, adressées. Les Immortels rappelle ainsi que la mémoire n’est pas seulement ce qui se conserve, mais ce qui se transmet, de main en main, tant qu’il reste quelqu’un pour écouter. A voir sur Youtube.
Deux mémoires, un même combat
Journaliste, autrice et réalisatrice, Margaux Chouraqui développe depuis plusieurs années un travail centré sur la mémoire, l’exil et la transmission. Elle a lancé sur YouTube le média Les Temps Qui Courent, qui cumule aujourd’hui plus de 4 millions de vues et 80 000 heures de visionnage. Chaque témoin mobilise son histoire personnelle pour éclairer un pan de notre époque.
Son nouveau documentaire, Le Projet, ait dialoguer deux mémoires que l’histoire a trop souvent séparées : celle de la déportation et celle de la guerre d’Algérie. Dans le quartier des Olympiades, à Paris, Izio Rosenman, rescapé de Buchenwald, rencontre Kamel Chabane, historien marqué par la disparition d’un père appelé en Algérie. De cette rencontre naît un geste simple et puissant : témoigner devant une classe de troisième, puis partir ensemble sur les lieux de la déportation. Le film suit ce cheminement collectif, porté par des adolescents qui filment, écoutent, questionnent. Il sera présenté en projection-débat au Grand Rex le 27 janvier 2026, au Mémorial de la Shoah le 29 janvier, à la Sorbonne le 30 janvier (séance scolaire), puis au Centre Français de Berlin le 10 février. Le film sera disponible sur YouTube à partir du 1er février 2026.







