Cette semaine, Intervistar est en direct du festival Series Mania. Depuis Lille, au cœur de l’un des rendez-vous les plus exigeants de la création sérielle mondiale, nous avons rapporté cinq coups de cœur.
Il y a quelque chose d’un peu vertigineux à se retrouver, semaine après semaine, saison après saison, dans la même fiction. Quelque chose que le cinéma, avec sa grâce concentrée de deux heures, ne peut pas vraiment offrir : le temps. Aujourd’hui, la série est devenue le territoire narratif le plus vivant de notre époque. Elle parle de nos sociétés fracturées, de nos intimités complexes, de nos peurs collectives avec une liberté que peu d’autres formes artistiques s’autorisent. Elle traverse les frontières : une fiction coréenne, flamande ou espagnole peut devenir l’obsession d’un parisien un mardi soir. Elle crée des communautés, des débats, des souvenirs partagés.
C’est cette conviction qui anime Intervistar, et c’est celle que Series Mania célèbre chaque année avec une exigence rare. Car il ne s’agit pas seulement de regarder des séries, il s’agit de les prendre au sérieux.
Bonne lecture et bonne série.
Le palace comme champ de bataille
La compétition française de Series Mania nous fait entrer dans les coulisses dorées d’un palace parisien imaginaire, le Citadel, une jeune femme en liberté conditionnelle apprend à survivre. Puis à manœuvrer. Puis à dominer. Marie Monge et Vladimir de Fontenay, co-créateurs de la série Privilèges et co-réalisateurs des six épisodes ne s’intéressent pas au luxe pour son clinquant, mais pour ce qu’il révèle : une mécanique de pouvoir impitoyable, où les rapports de domination s’exercent dans tous les sens. Le palace devient un terrain de jeu politique autant qu’une arène sociale, avec ses alliances, ses trahisons, ses équilibres fragiles.
Manon Bresch (Muganga, celui qui soigne), dans le rôle d’Adèle, est une révélation. Caméléon, magnétique, habituée des séquences exigeantes physiquement, elle incarne une héroïne qui refuse la position de victime sans jamais tomber dans l’invulnérabilité. Face à elle, Melvil Poupaud compose un directeur d’hôtel dont la noirceur s’approfondit à mesure qu’Adèle gagne du terrain.
Privilèges s’inscrit dans une tradition du récit d’ascension sociale. Melvil Poupaud la compare à celle d’ Un prophète, ce personnage qui gravit les échelons d’une organisation grâce à son intuition et son intelligence. Mais la série renouvelle le genre par ses choix formels : thriller, comédie noire, film social, parfois même burlesque, le tout dans un même mouvement fluide.
À découvrir à partir du 27 mars sur HBO Max, un épisode par semaine.
En France, on n’a pas de pétrole mais…
On a des idées! En 1976, la France tremble encore sous le choc pétrolier. Dans ce contexte d’angoisse nationale, un comte belge désargenté et un savant fou italien convainquent le puissant groupe Elf Aquitaine qu’ils ont mis au point une technologie capable de détecter du pétrole depuis les airs. Des avions renifleurs.
Ce scandale d’État, révélé seulement en 1983 par le Canard Enchaîné, est le point de départ d’Eldorado, série Arte, produite par TOP-The Originals Productions (Le Bureau des Légendes) présentée à Series Mania dans la compétition française. Créée par Tarek Haoudy, Nacim Mehtar (La cour, 66-5) et Pauline Guéna, réalisée par Louis Farge (Culte) la série s’empare de cette histoire proprement invraisemblable avec un mélange de vertige et d’humour. Tantôt film d’aventure (incroyable épisode 3), tantôt plongée dans les cercles du pouvoir, Eldorado nous embarque dans un impossible rêve.
Jérémie Renier incarne Arnaud de Toledo, le comte belge, sorte de Don Quichotte des temps modernes dont la relation fusionnelle avec son acolyte italien Florindo Bonamici — habité par Laurent Capelluto dont on ne sait jamais s’il agit par idéalisme ou manigance— forme le cœur émotionnel de la série. Le réalisateur Louis Farge l’a d’ailleurs filmée comme une histoire d’amour : deux hommes unis par une croyance commune, et dont la rupture, quand la supercherie éclate, a quelque chose de déchirant. Face à eux, Karim Leklou — César du meilleur acteur 2026 pour Le Roman de Jim — joue Léo Sarda, jeune cadre arriviste chez Elf qui voit dans cette invention improbable l’ascenseur social de sa vie.
Ce qui fascine dans la série c’est moins la mécanique de l’arnaque que la question qu’elle pose : comment des gens intelligents, puissants, bien entourés, ont-ils pu y croire aussi longtemps ? La réponse dit beaucoup sur les années Giscard. Et sur notre rapport contemporain à la croyance sur les illusions du progrès. On a adoré.
Eldorado, six épisodes, prochainement sur Arte.
Ils ont détruit la fac. Il restait une histoire à raconter.
En décembre 1968, quelques mois après que les pavés ont volé sur le Quartier latin, le ministre de l’Éducation Edgar Faure crée deux universités expérimentales en même temps : Dans le bois de Boulogne, Paris 9- Dauphine, et ses recherches en économie, et dans le bois de Vincennes, Paris 8- Vincennes, des disciplines jusque-là inconnues à l’université (arts, urbanisme, cinéma) ouvertes aux salariés non-bacheliers, avec une pédagogie fondée sur la liberté de choix. Gilles Deleuze, Michel Foucault, François Châtelet, Jacques Derrida, Jean-François Lyotard y enseignent. La pensée s’y fabrique en direct. En 1980, le campus est détruit en douce et en vitesse par la mairie de Paris. Il ne reste que les souvenirs de ceux qui y étaient, et désormais une série.
Camarades, présentée à Séries Mania dans la compétition française, s’empare de cette parenthèse enchantée avec l’énergie d’une comédie enlevée. Créée par Benjamin Charbit (Le sens des choses) en collaboration avec Dominique Baumard (Le Bureau des Légendes), la série fait revivre cette effervescence libertaire : ce moment où la pensée et l’utopie semblaient pouvoir changer le monde. Egalité des chances, féminisme, société de surveillance sont autant de thèmes abordés avec une réjouissante liberté formelle. Ces débats sont toujours d’actualité.
La révélation de la série, Manon Kneusé, brille aux côtés du prof défroqué (Pierre-François Garel), du président rêveur (Grégory Gadebois), du révolutionnaire en chaussettes (Micha Lescot) et du flic infidèle (Vincent Elbaz), dans une production aussi jubilatoire qu’ambitieuse mais qui n’oublie pas de souligner les contradictions de ses protagonistes.
Camarades. 8 épisodes. A voir prochainement sur Arte.
Iran, le prix de l’innocence
En 2016, Nazanin Zaghari-Ratcliffe, citoyenne britannico-iranienne, est arrêtée à l’aéroport de Téhéran alors qu’elle s’apprêtait à rentrer en Grande-Bretagne après une visite à sa famille. Accusée d’espionnage, séparée de sa fille de vingt-deux mois… Prisoner 951, présentée à Séries Mania dans la sélection Panorama International, raconte cette histoire et elle est difficile à regarder, parce qu’elle est vraie.
Écrite par Stephen Butchard et réalisée par Philippa Lowthorpe, lauréate de trois BAFTA, la série est autant une histoire d’amour qu’un thriller politique. D’un côté, Nazanin dans sa cellule de la prison d’Evin, qui tient grâce à la solidarité des autres détenues, parmi lesquelles la future prix Nobel de la paix Narges Mohammadi (toujours détenue). De l’autre, son mari Richard à Londres, qui refuse de se taire et mène une campagne internationale pour la faire libérer, se heurtant tour à tour à l’indifférence des gouvernements successifs et aux méandres kafkaïens de la diplomatie des otages.
Ce qui saisit, c’est la façon dont la série parvient à maintenir une tension émotionnelle intense entre deux personnages que tout sépare physiquement. Narges Rashidi et Joseph Fiennes construisent une présence commune sans presque jamais partager le même espace, exploit qui dit beaucoup sur la qualité de l’écriture et de la mise en scène.
Diffusée sur BBC One en 2025 et saluée par la critique britannique, la série attend encore un diffuseur français. Series Mania est peut-être l’occasion de combler ce manque car Prisoner 951 parle de liberté, d’État, d’innocence sacrifiée et de courage ordinaire.
Et si l’extrême droite allait jusqu’au bout ?
Et si la question de l’immigration était réglée par un jeu télévisé ? C’est la prémisse glaçante et terriblement efficace de The Best Immigrant, série belge présentée en première internationale à Séries Mania dans la sélection Panorama International.
Dans une Flandre indépendante gouvernée par l’extrême droite, toute personne née hors du pays doit partir. Sauf une poignée qui doit participer à The Best Immigrant : une émission de télé-réalité où des citoyens d’origine étrangère s’affrontent dans des épreuves conçues pour prouver qu’ils méritent de rester par leur connaissance de la Flandre. Des épreuves auxquelles, en vérité, peu de flamands “pure souche” pourraient répondre, uniquement conçues pour rabaisser les “candidats” et les dresser les uns contre les autres.
Ce qui fait la force de la série, c’est précisément ce refus du manichéisme facile. Les créateurs Raoul Groothuizen et Cristina Poppe, sous la direction de Michael Abay, ne se contentent pas de dénoncer : ils interrogent les complicités, les zones grises, les renoncements. Parmi les candidats, Muna interprétée par la magnétique Jennifer Heylen (Muganga, celui qui soigne) dont nous suivons le destin. Elle va progressivement abandonner ses principes dans le seul espoir de rester. Le personnage de Tarik (Said Boumazoughe), co-présentateur du jeu, incarne également cette ambiguïté avec une acuité particulière comme quelqu’un qui participe au système tout en comprenant ce qu’il détruit.
Le résultat est un thriller politique habillé en spectacle populaire, qui parle de l’Europe d’aujourd’hui avec une urgence et une lucidité rares. Une fiction belge qui nous rappelle l’excellent Years and Years.
The Best Immigrant, 5 épisodes, prochainement sur France Télévisions.
Quand le grand cinéma inspire
Adapter Un Prophète de Jacques Audiard (Grand Prix à Cannes en 2009, plébiscité aux César) était une gageure. La tentation de l’imitation aurait été fatale. Les créateurs Abdel Raouf Dafri et Nicolas Peufaillit, qui avaient co-écrit le film original, n’ont pas cherché à le reproduire mais à le prolonger dans une France profondément transformée. La question qu’ils posent est simple et brûlante : qui sont aujourd’hui les laissés-pour-compte ?
Leur réponse prend la forme d’un jeune Mahorais, Malik, arrivé en métropole comme mule malgré lui et incarcéré dès son premier jour sur le continent. Ce déplacement géographique et identitaire par rapport au film n’est pas un artifice scénaristique; il dit quelque chose de précis sur les nouvelles fractures qui traversent la société française. Mamadou Sidibé, révélation absolue découverte en dehors des circuits habituels du casting, l’incarne avec une présence rare, à la fois vulnérable et puissant. Face à lui, Sami Bouajila compose un promoteur immobilier trouble, entre respectabilité de façade et violence souterraine. Et dans l’ombre de ces deux-là, Moussa Maaskri impose un personnage de mentor carcéral d’une densité et d’une humanité qui volent souvent la scène.
La réalisation d’Enrico Maria Artale au plus près des corps, la tension permanente entre brutalité et lyrisme, et la vision de Marseille traitée non comme une toile de fond pittoresque mais comme un organisme vivant, traversé de conflits, font de cette série une des réussites de ce printemps.
Intervistar a rencontré Abdel Raouf Dafri et Nicolas Peufaillit — à voir ici.
Un Prophète, huit épisodes, actuellement sur Canal+ le lundi à 21h.
Une série culte adapté d’un best-seller iconique
La Jane Austen mania est née avec cette série! En 1995, la BBC diffuse Orgueil et Préjugés adapté par Andrew Davies (romancier, créateur de House of Cards). Fidèle, tout en étant pas académique, la série rassemble chaque dimanche près de 11 millions de britanniques devant leur poste. Le succès se mue en phénomène de société et propulse Colin Firth à l’état de sex-symbol. L’image de l’acteur en chemise blanche mouillée à la sortie d’un lac a été qualifiée de moment le plus marquant de la télé britannique! Et a plus tard été repris dans Bridget Jones: L’âge de raison où Colin Firth interprète… Darcy. Le Forum des Images offre la chance de pouvoir la voir sur grand écran, gratuitement, en deux fois, les 4 et 5 avril.
Cette programmation fait partie du cycle “Jane Austen Forever” organisé au Forum des Images du 26 mars au 26 avril. Invité très spécial: Whit Stillman venu présenter deux de ses adaptations : Love and Friendship et Metropolitan. On pourra aussi redécouvrir celles d’Ang Lee :Tigre et Dragon et Raison et sentiments. Le succès 2024 avec Camille Rutherford, Jane Austen a gâché ma vie , sera présenté par sa réalisatrice, Laura Piani. Des conférences sont aussi prévues: Jennifer Padjemi analysera l’intégration de l’univers “austenien” dans la pop culture et son influence, en revenant sur le phénomène des Chroniques de Bridgerton . Bref, un mois placé sous le signe de la romancière qui fit sortir les sentiments des corsets.
Maghreb et Moyen Orient au coeur d’un festival remarquable
Du 25 mars au 12 avril à lieu la 21e édition du Panorama des Cinéma du Maghreb et du Moyen Orient. Parmi la sélection, on vous conseille Tadmor, le 30 mars à l’Archipel à Paris, en présence de la réalisatrice et du producteur, un documentaire sur huit anciens prisonniers libanais de la prison syrienne Tadmor, qui se réapproprient le récit de leur détention à travers une pièce de théâtre.Têtes Brûlées, le 3 avril à l’Espace 1789 à Saint-Ouen et le 4 avril au Luxy d’Ivry-sur-Seine, en présence de sa réalisatrice, interroge le deuil dans le contexte de la diaspora tunisienne en Belgique. Insurrection, le 9 avril à l’Université Paris 8, en présence de son réalisateur, une fiction sur les laissés pour comptes de la société tunisienne en marge d’une nuit de révoltes à Tunis. Ne manquez pas cette occasion de découvrir des films inédits et des cinéastes prometteurs.







