Vous avez aimé le film, allez voir la pièce!

Par Sophie Benamon

Le cinéma a toujours pillé le théâtre. Des premiers films d’art au Hollywood des studios, la scène a fourni ses textes, ses acteurs, ses dramaturgies. Le mouvement inverse intrigue davantage. Que se passe-t-il quand un film, objet fixé, monté, étalonné, retourne vers le plateau nu ?

C’est le pari de cette sélection. Reprendre un film sur scène, c’est d’abord renoncer à ce qui fait sa force : le gros plan, le montage, le hors-champ, la bande-son qui dicte l’émotion. Il faut tout réinventer avec un corps, une voix, un décor, et la seule ressource du temps réel. Le Discours d’un roi boucle une drôle de boucle : le récit de la lutte d’un homme avec sa propre voix retrouve les planches, là où l’on ne peut ni couper ni réenregistrer. Mémoires d’un tricheur ramène Guitry, homme de théâtre devenu cinéaste, chez lui, et pose la question de ce que devient un narrateur sans voix off. La Loi du marché, dont la mise en scène du réel faisait toute la puissance, se mesure à un art qui ne peut pas tricher avec la présence des corps. Les Enfants du Paradis, monument du cinéma français dont l’intrigue se joue déjà dans un théâtre, accomplit presque un retour au bercail.

Et puis il y a le plaisir pur, celui du spectacle assumé. Singin’ in the Rain et Shrek, deux films qui jouaient déjà avec les codes du show, trouvent sur scène un terrain de jeu naturel.

Surtout, la scène change le regard. Le film impose le point de vue de la caméra ; au théâtre, c’est le spectateur qui choisit où poser les yeux. On ne regarde plus une œuvre, on y assiste. Alors oui, allez voir la pièce. Non pas pour retrouver le film, mais pour mesurer ce qu’il ne pouvait pas dire.

Le Discours d’un roi

Torreton à voix haute

© Sophie Benamon

On redoutait la comparaison avec le film. On l’oublie vite. La pièce n’est pas la version réduite du film aux 4 Oscars: c’est l’autre versant d’une même histoire, celui où tout repose sur le duo. Et ce duo, Philippe Torreton et Francis Huster l’incarnent avec une justesse qui force l’admiration.

Torreton est un Bertie bouleversant. Il ne joue pas le bégaiement comme une performance. D’un côté, une fragilité qui bout sous la surface, prête à déborder à chaque phrase. De l’autre, de soudains retours d’autorité, de grands élans où le roi redresse la tête et la voix. Cette alternance, jamais mécanique, fait la richesse du personnage. On comprend que l’homme n’est pas seulement empêché, il est tiraillé entre ce qu’on attend de lui et ce qu’il croit pouvoir donner. En face, Francis Huster campe un Lionel Logue solaire, insolent, d’une humanité désarmante, qui ose traiter un roi en simple patient. De leurs joutes naît une amitié qui n’a rien d’attendu, et c’est tout le sel du spectacle de la voir se construire sous nos yeux, de la défiance à l’estime. L’adaptation laisse aussi une part plus importante aux femmes que ce soit la femme de Bertie (incarnée royalement par Delphine Depardieu), la terrible Wallis Simpson (Grétel Delattre en Cruella imposante) ou la femme de l’orthophoniste (toujours Grétel Delattre!).

La mise en scène de Jérémie Lippmann est d’une grande intelligence, notamment dans son usage des images d’archives en fond de scène. Le premier essai de discours en offre le meilleur exemple : les bafouillements du roi sont interrompus par les images d’un Hitler éructant. Le contraste est saisissant. D’un côté, une parole qui se cherche et trébuche. De l’autre, une voix qui hurle et fascine les foules. A l’heure où de telles voix dominent l’Europe, il faut que le roi trouve la sienne.

Le contexte politique est partout, mais avec subtilité. L’accession de George VI au trône ne se comprend pas sans les amitiés hitlériennes de son frère, ni sans les hésitations de la politique anglaise, et la pièce les fait affleurer sans jamais transformer le récit en cours d’histoire. L’intime et le politique s’y répondent, jusqu’au discours du 3 septembre 1939, où le théâtre expose ce que le cinéma pouvait monter : un homme face à son micro, sans filet. Réservations.

Au Théâtre du Gymnase (Paris 10è). Jusqu’au 3 janvier 2027 du mercredi au vendredi à 21h, le samedi à 16h et 21h, et le dimanche à 16h30.

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Singin’ in the rain

Il pleut des paillettes au Lido

© Valentin Folliet

Chantons sous la pluie est l’un de ces films dont on connaît chaque pas par cœur, et c’est bien ce qui rend l’exercice périlleux. Il n’est pas question de refaire le film sur scène, reconnaît Robert Carsen lui-même, mais le public attend la pluie, et il l’aura.

Le metteur en scène, qui avait déjà monté le spectacle au Châtelet en 2015, repart ici d’une page blanche. Au Lido, théâtre sans cintres ni cage de scène, où la salle plonge le spectateur au cœur de l’action, il troque le noir et blanc du Châtelet pour la couleur, réservant le noir et blanc aux séquences filmées, au château de Versailles. Carsen voit dans le passage du muet au parlant une histoire toujours actuelle : comment s’adapter aux nouvelles technologies, et à quel prix ?

Toute en énergie, la distribution entièrement britannique, avec Ashley Day (Don), Maddie Waller (Kathy), Charlie Waddell (Cosmo) et Natasha O’Brien (Lina) est exceptionnelle. Un spectacle qui célèbre le cinéma dans un lieu qui lui va bien, aux portes des Champs-Élysées. Réservations.

Au Théâtre du Lido (Paris 8è) jusqu’au 10 janvier 2027, du mardi au vendredi à 20h, le samedi à 15h et 20h, et le dimanche à 15h.

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Les Enfants du paradis

Un enchantement nommé Prévert

© Grégoire Matzneff

Il fallait oser. S’attaquer aux Enfants du paradis sur scène, c’est se mesurer à l’un des monuments du cinéma français, dont les images de Marcel Carné sont gravées dans toutes les mémoires. Jean-Philippe Daguerre, multi-récompensé aux Molières, relève le défi avec une idée simple et juste : ne pas chercher à convoquer le film, mais retrouver ce qu’il y avait avant lui, le scénario de Jacques Prévert.

Dialogues, construction en deux actes, confrontations, désirs, renversements : l’architecture d’une grande pièce classique était là depuis le départ, cachée sous la fresque de Carné. Sur le plateau, la langue de Prévert retrouve son autonomie, sa musicalité, son humour et sa mélancolie. On redécouvre combien chaque réplique porte, et combien le théâtre, avec son souffle et son rapport propre au temps, convient à cette poésie du quotidien.

Huit comédiens se partagent plus de vingt personnages du boulevard du Crime. Autour de Garance (Aurélie Noblesse qui s’affranchit magnifiquement d’Arletty), femme libre et renversante, se croisent le mime Debureau (Oscar Voisin époustouflant), le grand comédien Frédérick Lemaître (Stéphane Dauch libre et fantasque), l’assassin poète Lacenaire (Michaël Giorno-Cohen terrifiant ) et le comte de Montray (Mikaël Fasulo péremptoire à souhait). Un casting resserré qui fait du jeu de troupe la vraie force du spectacle.

La mise en scène préfère l’épure à la reconstitution. La salle devient décor. Le choix prend ici tout son sens, car le Ranelagh est le lieu même où le film fut projeté chaque dimanche soir entre 1945 et 1987. Pantomimes et musique, créées pour l’occasion, sont pleinement intégrées à la dramaturgie, comme il se doit dans l’univers de Deburau.

Pour qui aime le film, c’est l’occasion de le retrouver autrement. Pour les autres, la plus belle des portes d’entrée dans l’univers de Prévert. Réservations.

Au Théâtre Le Ranelagh (Paris 16è) jusqu’au 17 janvier 2026, du jeudi au samedi à 20h45 et le dimanche à 17h.


Shrek le musical

La voix d’Elsa devient ogresse

@AL-FRED PERRIN

Disney l’avait compris dès les années 1990 : un grand film d’animation peut avoir une seconde vie sur scène, avec La Belle et la Bête puis Le Roi Lion. DreamWorks a fini par vouloir sa propre branche musicale. En 2008, le studio fondé par Steven Spielberg monte à Broadway avec Shrek the Musical, sur un livret de David Lindsay-Abaire, lauréat du prix Pulitzer, et une musique de Jeanine Tesori. Quelques nominations aux Tony Awards plus tard, la comédie musicale est devenue une valeur sûre, reprise en tournée aux quatre coins du monde.

Le nom de Tesori mérite qu’on s’y arrête. Compositrice new-yorkaise, elle est l’une des figures majeures du théâtre musical américain : Thoroughly Modern Millie, Caroline, or Change avec Tony Kushner, puis Fun Home, qui lui vaut en 2015 un Tony Award de la meilleure partition, une première pour une femme avec sa parolière Lisa Kron.

C’est ce qui rend cette version intéressante. Le film vivait de ses chansons pop et de ses parodies de contes. Le musical, lui, écrit une partition originale qui joue avec l’histoire du genre : clins d’œil aux grands standards de Broadway, numéros déjantés pour les personnages de contes de fées bannis du royaume, et une Fiona que l’on suit à trois âges de sa vie, en trio. La satire des contes devient ainsi une satire de la comédie musicale elle-même.

Cette année, Paris retrouve l’ogre le plus célèbre du cinéma. Philippe Hersen, habitué des adaptations de licences de Broadway, signe une toute nouvelle version française, avec Anaïs Delva, la voix française de « Libérée, délivrée » dans La Reine des neiges, dans le rôle de Fiona.

De quoi se replonger dans l’univers déjanté de Fort Fort Lointain en attendant le cinquième volet, prévu en salles en juin 2027. Réservations.

Aux Folies Bergère (Paris 9è) jusqu’au 20 janvier 2027.


Mémoires d’un tricheur

Guitry, démiurge sur scène

© Sandrine Bonnel

Comment rester honnête quand le crime vous a sauvé la vie ? Privé de champignons en punition d’un vol, un enfant voit sa famille entière mourir empoisonnée à table. Sa conclusion est radicale : la malhonnêteté sera son credo. Sacha Guitry en tire Le Roman d’un tricheur (1936), l’un de ses gestes les plus audacieux.

Car avant d’être une fable cynique, le film est une insolence de mise en scène. Là où le cinéma parlant n’a que quelques années, Guitry confie presque tout à sa propre voix, qui raconte, commente et ironise sur des images où les personnages se taisent. Il brouille la frontière entre image et narration, joue avec la temporalité et s’installe en démiurge du monde qui défile à l’écran. Orson Welles revendiquera cette influence sur ses deux premiers films, Citizen Kane et La Splendeur des Amberson, et Truffaut y verra un chef-d’œuvre précurseur de la Nouvelle Vague, par son inventivité formelle et son affranchissement des conventions.

Reste à savoir comment porter sur scène un film dont la liberté tient justement à la voix off et à l’image. C’est la gageure d’Éric-Emmanuel Schmitt, dont l’adaptation de 2018 est reprise ici par Amar Mostefaoui. Le tricheur n’a plus besoin de caméra pour faire du spectateur son complice, et la philosophie cynique mais joyeuse du héros passe la rampe sans rien perdre de son impertinence. Amar Mostefaoui livre une mise en scène inventive qui s’inscrit parfaitement dans l’esprit du film de Guitry et en préserve toute la verve. En narrateur habité, Amar Mostefaoui mène la pièce de main de maître. Deux acolytes (Françoise Boutin et Jonathan Mercier, en alternance avec Vanessa Tap, Ludivine Delahayes et Christophe Daci) se succèdent dans une myriade de rôles qui traversent le récit. Une réussite ! Réservations.

Au Théâtre L’Essaïon (Paris 4è) jusqu’au 29 octobre 2026 le mercredi et le jeudi à 20h50.


La loi du marché

Un film social devient un théâtre politique

© Pauline Le Goff

Vincent Lindon y avait tout raflé : un César, le prix d’interprétation à Cannes, et le souvenir d’un homme broyé par un système qui ne lui laissait aucune issue. Dans La Loi du marché, Stéphane Brizé suivait un chômeur de longue durée devenu vigile de supermarché, forcé de surveiller et de sanctionner plus pauvre que lui pour ne pas perdre son poste.

Et si ce rôle changeait de sexe ? C’est le pari d’Élise Noiraud, comédienne, autrice et metteuse en scène, qui transpose l’histoire au féminin. Un geste loin d’être cosmétique : il s’agit de questionner la place des femmes précaires dans le monde du travail, et les obstacles supplémentaires qu’elles rencontrent pour s’insérer. Le même engrenage, mais un autre regard, et une autre violence.

À découvrir aux Plateaux Sauvages (Paris 20é) entre le 9 et le 21 novembre, du lundi au vendredi à 20h30 et le samedi à 17h30, avant une tournée dans toute la France.


Notre coup de coeur de la semaine : Le Corset

© Eddy Cinema, Beside Productions, Regular Production, France 3 Cinema, Auvergne Rhône-Alpes Cinema, RTBF

Certains films ne s’imposent pas, ils vous prennent par l’épaule et vous emmènent marcher dans leurs champs. Le Corset est de ceux-là, et il nous a laissés le cœur à la fois plus léger et plus serré. C’est notre coup de cœur.

Louis Clichy, ancien de Pixar et coréalisateur de deux Astérix, quitte la 3D pour l’encre et l’aquarelle. Il raconte Christophe, onze ans, fils d’agriculteur en Beauce, dont le dos penche et que l’on enferme dans un corset pour qu’il file droit. Autour de lui, la ferme vacille. Devant lui, la musique, et Clara, avec qui tout semble devenir possible.

Ce qui bouleverse, c’est la pudeur. Dans cette famille, les mots de colère ou de tendresse ne sont jamais prononcés. Tout passe par un silence, un geste maladroit. On rit, on retient son souffle, et soudain la gorge se noue devant un regard de père. Le corset devient alors bien plus qu’un appareil : le poids de l’enfance qui s’en va, d’un corps qu’on ne reconnaît plus, de tout ce qu’on n’ose pas encore dire.

Et puis il y a ces images. Des ciels immenses d’aquarelle, des lignes à haute tension qui griffent l’horizon, une lumière qui coule sur la plaine. Aucune partition pour souligner l’émotion : on entend seulement ce qu’entendent les personnages, le vent, le moteur, l’orgue, Comme un ouragan, le Requiem de Fauré. L’émotion naît toute seule, et c’en est plus fort.

Prix spécial du jury à Un Certain Regard, Prix du public et Prix du jury à Annecy : les récompenses sont justifiées. On sort de là avec l’envie d’appeler ses parents, de courir à vélo, de lever les yeux vers le ciel. Un film rare, tendre et juste. Courez-y.

3 questions à Louis Clichy

propos recueillis par Nicolas Bellet

Ce corset, vous l’avez porté avant de le raconter ?

Oui, et j’en porte encore de temps en temps pour des problèmes de dos. À l’adolescence, j’en ai eu un costaud ! Quand j’ai voulu faire un film plus personnel, je me suis dit qu’il y avait là de la matière, en convoquant mes souvenirs de jeunesse.

Le corset est une métaphore du corps adolescent : on découvre des choses, on est emmerdé, maladroit, sans savoir où cela va nous mener. C’est une contrainte dont on ne sait pas quoi faire. Mais elle conduit finalement Christophe, le héros, vers des chemins peut-être plus salvateurs que s’il n’avait pas eu ce corset.

On veut le faire tenir droit. Lui cherche à sortir du moule ?

Tout à fait ! Il y a cette idée : « Il faut penser droit », alors que lui penche. On lui impose donc un tuteur. Le corset, c’est aussi un carcan.

Cet enfermement se retrouve jusque dans les fermes carrées de Beauce, très fermées architecturalement. On s’y protège du vent, mais aussi d’autres choses… Le film parle de cette envie de se détacher de l’enfermement familial. En l’écrivant, j’ai découvert à quel point le thème était riche.

L’aquarelle aussi, c’était une contrainte libératrice ?

J’aime son côté one shot : on donne un coup de pinceau, on ne peut pas l’effacer ni revenir vingt fois dessus. Même si nous avons parfois triché avec Photoshop, nous nous sommes imposé cette technique, un peu comme la contrainte du corset.

Tout animer à l’encre de Chine aurait demandé énormément de temps. Nous avons donc travaillé sur ordinateur à partir des aquarelles et des dessins.

Pour les décors, nous avons joué sur le contraste avec les réserves de blanc. Le blanc du papier devient la lumière de l’écran. Nous sommes allés vers l’épure.

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