On ne pensait pas qu’il était mortel

Par Sophie Benamon

Cette semaine, on parle de Jean-Paul Belmondo, et on voudrait commencer par régler une injustice : celle de la mémoire sélective. On se souvient de la star populaire des années 1970 et 80, du sourire en coin, du cascadeur qui refusait les doublures, et des records au box-office. Tout cela est vrai, mais c’est loin d’être tout.

Belmondo, c’est d’abord un acteur d’une liberté rare, passé de Godard à Melville, de Truffaut à Resnais, avant d’inventer son propre territoire : un cinéma d’aventure et de comédie dont l’énergie, le rythme et le ton n’appartiennent qu’à lui. Un style qu’on a beaucoup imité sans jamais l’égaler.

C’est aussi un producteur, qui a pris le risque de choisir ses projets, de s’entourer, de porter des films à bout de bras. Un artiste à l’initiative, qui ne se contentait pas de recevoir des scénarios mais façonnait ce qu’il voulait jouer.

Ses réalisateurs l’ont compris mieux que personne. Philippe de Broca, qui l’a dirigé dans L’Homme de Rio et Le Magnifique, racontait le plaisir d’écrire une scène pour lui, car, disait-il, « quand il la tourne elle est vingt fois mieux ». Il évoquait un comédien capable de le surprendre dans son propre texte, et dont le sens technique du placement était tel qu’il se cadrait pour ainsi dire tout seul. Ajoutons le charme, et cette façon de se moquer de lui-même, et l’on obtient quelque chose de précieux : un acteur qui fait rire et fond le cœur de ceux qui le filment.

Voilà pourquoi il faut revoir Belmondo autrement : non comme un monument de la culture populaire, mais comme un créateur à part entière du cinéma français.

Ce que Belmondo faisait que personne n’a su refaire

© STUDIOCANAL-Nicolas Lebovici-Euro International Films S.p.A

Un pouce qui frotte la lèvre, une démarche qui entre dans le plan comme chez elle, et le cinéma français change d’époque. Belmondo n’a pas seulement joué dans une soixantaine de films mémorables : il a inventé une façon d’être à l’écran. À partir d’aujourd’hui, la Cinémathèque française vous invite à la revoir là où elle a été pensée pour exister : sur grand écran, avec 35 films projetés jusqu’au 29 novembre. Voir ou revoir Belmondo en salle, c’est mesurer ce que les rediffusions télévisées ont parfois fait oublier : la précision de son jeu. Plus inventif, plus audacieux qu’on ne s’en souvient.

Le talent Belmondo, en trois gestes

Ce qui frappe d’abord, c’est le corps. Chez lui, le mouvement est une pensée. Cette intelligence physique explique que le cascadeur et le comédien ne font qu’un : la cascade est une scène de jeu comme les autres.

Il y a ensuite le rythme. Belmondo sait placer une réplique comme un musicien place une note, un peu avant ou un peu après le temps attendu. Cette fantaisie de phrasé, ce goût de l’improvisation, donne à ses dialogues une vie que le scénario seul ne contient pas. Les cinéastes le disent depuis toujours : il rend le texte meilleur.

Enfin, la distance. Belmondo prend le jeu au sérieux sans jamais se prendre au sérieux. Même au sommet de sa gloire, il garde un clin d’œil, une pointe d’ironie envers sa propre image. C’est ce qui le rend irrésistible : le héros ne cesse de laisser voir le gamin qui s’amuse.

À ne pas manquer : deux séances d’exception

Le Doulos, présenté par Volker Schlöndorff, dimanche 11 octobre à 18h. Dans ce polar de Jean-Pierre Melville, Belmondo incarne un personnage dont on ne sait jamais très bien de quel côté il se tient. Imperméable, chapeau, silences : tout y est affaire de retenue, aux antipodes de l’exubérance qu’on lui associe souvent. Volker Schlöndorff, qui travaillait alors aux côtés de Melville comme assistant réalisateur, peut raconter de l’intérieur ce plateau, la méthode du maître et la manière dont Belmondo s’est plié à cette rigueur. Un témoignage de première main, rare, devenu cinéaste majeur à son tour.

Un homme qui me plaît, suivi d’un dialogue avec Claude Lelouch, dimanche 15 novembre à 14h30. Lelouch a dirigé Belmondo à plusieurs reprises, jusqu’à Itinéraire d’un enfant gâté, qui lui vaudra son César, et il connaît mieux que quiconque ses facettes plus sensibles. Après la projection, la discussion animée par Frédéroc Bonnaud, promet de mêler souvenirs de tournage et regard de cinéaste sur un acteur qu’il a longtemps accompagné.

Programme complet et réservations sur cinematheque.fr.

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Costumes, affiches, lettres : Belmondo en vrai

© Stéphane Dabrowski – Cinémathèque française

Regarder enfin l’acteur dans toute son ampleur, au-delà de l’image du héros cabriolant et du sourire en coin. Jusqu’au 31 janvier 2027, la Cinémathèque française consacre une grande exposition à Jean-Paul Belmondo.

Le parcours suit une trajectoire qui n’a rien d’une ligne droite : les débuts au Conservatoire et la bande de Saint-Germain-des-Prés, la secousse À bout de souffle et l’aventure avec Godard, la frénésie des années 60 où il enchaîne les tournages, la parenthèse enchantée De Broca, puis les années star. C’est là que l’exposition devient passionnante pour qui s’intéresse à la fabrique du cinéma : on y voit un comédien qui prend son destin en main, s’associe à Gérard Lebovici et René Chateau, choisit ses réalisateurs, impose sa marque et sa façon de sortir ses films. Bien avant que le mot ne soit à la mode, Belmondo pensait en auteur de sa propre carrière.

Côté matière, il y a de quoi se régaler : archives de famille ouvertes avec la complicité de son fils Paul, affiches, costumes, dessins, photographies rares ou inédites, le tout complété par des fonds issus de la Cinémathèque et par les prêts de proches.

Notre visite privée avec Jeff Domenech

Intervistar a eu la chance de parcourir l’exposition en avant-première avec Jeff Domenech, grand connaisseur de l’œuvre de Belmondo, ami de l’acteur et prêteur de nombreux objets présentés dans les salles. Devant les vitrines, il raconte les pièces, les anecdotes et la personnalité de celui qu’il a si bien connu. La vidéo de cette visite est à voir sur notre chaîne YouTube.

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Lautner et Belmondo : l’autre histoire de Bebel

Pour comprendre comment Belmondo est devenu Belmondo, il faut parler de Georges Lautner. Quand l’acteur invente son propre système dans les années 70 et 80, avec ses réalisateurs attitrés, son nom en gros sur l’affiche et sa sortie annuelle à l’automne, Lautner est l’un des cinéastes sur qui il s’appuie. De leur association naissent notamment Flic ou voyou (1979) et Le Professionnel (1981), deux films où le héros joue avec sa légende.

Pour Georges Lautner, l’œil du Professionnel, Sylvain Perret a travaillé sur des archives, des documents inédits et de nombreux témoignages pour montrer que Lautner ne se résume pas à quelques titres célèbres. Pour les amateurs de Belmondo, c’est l’occasion de comprendre l’envers du décor : le regard d’un artisan attaché à son indépendance, qui a su filmer une star sans l’écraser.

Au Festival Lumière, à Lyon (10-18 octobre)

Le livre sera présenté avant même sa sortie en librairie. Sylvain Perret rencontre le public le lundi 12 octobre à 15h à l’Hôtel-Dieu (Village Cinéma). Le festival propose aussi trois séances autour de Arrêtez les tambours (1961) : le mardi 13 octobre à 13h45 à l’UGC Ciné Cité Confluence, puis le mercredi 14 octobre à 11h15 au Pathé Bellecour, suivie d’une signature de son livre. Le film est également programmé le dimanche 18 octobre à l’Institut Lumière (Villa Lumière).

La rétrospective : douze films restaurés dès le 28 octobre

À l’occasion du centenaire de la naissance de Lautner, douze films ressortent en salles dans des copies restaurées, distribués par Tamasa et Les Acacias. Côté Belmondo, deux rendez-vous : Flic ou voyou et Le Professionnel, ce dernier dans une restauration Studiocanal soutenue par le CNC. Autour d’eux, la programmation permet de situer le travail de Lautner dans son ensemble, avec des raretés comme La route de Salina ou Galia qui offre à Mireille Darc un de ses plus beaux rôles.

Au son d’Ennio Morricone

Dans le cadre du ciné-club « Caro Ennio » au Max Linder, Marc Olry programme Le Professionnel de Georges Lautner, porté par la musique d’Ennio Morricone. Difficile de résister à l’envie d’entendre le célèbre Chi Mai sur un des plus grands écrans de Paris. La projection sera présentée par Sylvain Perret. Le Dimanche 25 octobre, a ccueil à 10h30 avec un petit-déjeuner offert, début du film à 11h.

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A Paris sur les pas de Bébel

©STUDIOCANAL-Nicolas Lebovici-Inficor

2h, 2,5 km, une quinzaine de cinéphiles et un seul mot d’ordre : suivre Bébel à la trace. Au départ des Champs-Élysées, avec le Belmondo d’ À bout de souffle, la ciné-balade « Le Paris de Jean-Paul Belmondo » rejoint le Trocadéro de L’Homme de Rio – où a lieu le vol de la statuette- et se poursuit sous le métro de Peur sur la ville. Extraits de films, photos et anecdotes de tournage font revivre les poursuites, les cascades et les scènes devenues mythiques, aux endroits mêmes où elles ont été tournées. Une visite imaginée par la guide Juliette Dubois, qui épouse le rythme de l’acteur : vive, drôle et jamais immobile.

La promenade ne se limite pas aux décors. Elle s’attarde aussi sur l’homme : son père, le sculpteur Paul Belmondo, son attachement au théâtre, ses amitiés. On comprend pourquoi Paris lui allait si bien : il y a grandi, il y a joué, et il l’a transformé en décor de cinéma.

Prochaines visites les 10, 22 octobre et 1er novembre. Infos et réservations : cine-balade.com


Cinq visages pour Jean Valjean

de Gabin à Lindon, la rédemption à l’écran

Le 14 octobre, Vincent Lindon prend à son tour la défense de Jean Valjean dans Les Misérables de Fred Cavayé. Avant lui, le forçat repenti de Victor Hugo avait déjà été incarné par quelques-uns des plus grands noms du cinéma français. Le rôle est un défi : il faut jouer la brutalité et la douceur, le secret et la droiture, la fuite perpétuelle et la grandeur morale. Voici cinq acteurs, cinq façons de le relever.

Jean Gabin, la stature (Jean-Paul Le Chanois, 1958)

Gabin est le Valjean des monstres sacrés. Dans la version de Jean-Paul Le Chanois, il impose une silhouette massive et une économie de gestes qui disent tout. Son Valjean ne s’explique pas : il pèse, il encaisse, il porte. La rédemption passe par le poids du regard et la lenteur des silences, et le héros de Hugo devient une figure de l’homme du peuple, taillée dans le roc.

Lino Ventura, la force contenue (Robert Hossein, 1982)

Chez Robert Hossein, Ventura joue sur la même corde que Gabin, mais avec une tension plus sourde. Son Valjean est un homme qui domine sa propre violence, et c’est cette retenue qui fait la grandeur du personnage. La puissance physique de l’acteur, associée à une pudeur peu commune, donne une version bourrue et bouleversante, où la bonté semble arrachée à la dureté plutôt que donnée d’emblée.

Jean-Paul Belmondo, le Valjean généreux (Claude Lelouch, 1995)

Dans Les Misérables de Claude Lelouch, Belmondo ne joue pas Jean Valjean : l’histoire est transposée au XXe siècle, et il incarne Henri Fortin, un homme dont le destin répond à celui du héros de Hugo. Le roman devient un miroir, et Belmondo y apporte tout ce qu’on lui connaît : la vitalité, la chaleur, l’humanité sans emphase. Valjean n’y est pas une statue mais un homme vivant, qui se débat avec son temps. C’est une des raisons pour lesquelles ce rôle, tardif dans sa carrière, mérite d’être revu. Le texte est édité à l’Avant-scène Cinéma avec un important dossier.

Grégory Gadebois, les premiers pas du repenti (Éric Besnard, 2025)

Dans Jean Valjean, sorti en novembre 2025, Éric Besnard s’intéresse aux débuts de la rédemption, ces moments fragiles où l’ancien forçat cherche encore sa place. Grégory Gadebois, acteur de la sobriété et de la présence, y apporte une humanité simple. Ce Valjean-là n’est pas encore le notable ni le justicier : c’est un homme à vif, que la bonté oblige à se reconstruire.

Vincent Lindon, la gravité d’aujourd’hui (Fred Cavayé, 2026)

Pour clore la galerie, Vincent Lindon reprend le rôle dans la version de Fred Cavayé, qui place au cœur du récit l’affrontement entre Valjean et Javert (Tahar Rahim). Lindon, qui a fait de la dignité ordinaire sa marque de fabrique, avait toutes les qualités pour ce rôle : l’intensité, la blessure, la droiture têtue. Cette très belle adaptation insiste sur le contexte social, “la misère qui pousse les gens à la faute”, rendant par ce fait très actuel le récit de Victor Hugo. Rythmé, porté par une distribution investie (une accolade au duo Benjamin Lavernhe – Camille Cottin qui nous font voir les Thénardier avec autant de dégoût que de pitié), ce film mérité de figurer dans les grandes adaptations du chef d’oeuvre.

Pourquoi le rôle continue de fasciner

Valjean est un personnage de transformation, et chaque génération y projette ce qu’elle attend de ses héros : la force tranquille de Gabin, la violence domptée de Ventura, la vitalité de Belmondo, la fragilité de Gadebois, la gravité sociale de Lindon. À chacun sa façon de dire qu’un homme peut changer.


Notre coup de coeur de la semaine: L’Espèce explosive,

©5À7 FILMS – FRANCE 3 CINÉMA – PLAYTIME – 2026

Les sangliers ravagent les champs du nord-est de la France, chasseurs et agriculteurs se font la guerre. Un an plus tard, un gendarme à fleur de peau (Alexis Manenti) et une psychologue épuisée (Ella Rumpf) font face à une vague d’attaques bien étranges.

Ce qui frappe dans le premier long métrage de Sarah Arnold, c’est son mélange des genres : comédie rurale, thriller, film politique, le tout sans jamais choisir. L’ensemble est déjanté, imprévisible, et c’est une vraie réussite. On rit, on s’inquiète, et sous la farce, le malaise social ne lâche jamais.

Alexis Manenti est incroyable : il tient le film avec une énergie qui emporte tout. Ella Rumpf lui donne une réplique à la hauteur, et les forêts filmées de nuit, humides et presque irréelles, achèvent d’installer une atmosphère singulière.

Venue du court métrage (quatre films avant celui-ci), Sarah Arnold signe un début très prometteur, récompensé du label Europa Cinémas à la Quinzaine des Cinéastes. Un film culotté, et une cinéaste à suivre. En salles dès aujourd’hui (1h35).

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