Pourquoi le cinéma aime-t-il autant le diable? Méliès l’invoquait déjà dans ses féeries, et Murnau lui offrait, avec Faust, l’une de ses plus grandes ombres, drapée de noir sur une ville entière.
Il fut cornu et flamboyant, puis possédant et vomissant, avant de se glisser dans le quotidien : un voisin trop aimable, un pacte passé sans y penser, une pulsion mal refoulée. Il est tantôt une entité extérieure qui s’abat sur nous, tantôt la part d’ombre que nous portons déjà. Cette ambiguïté fait sa force.
Bergman le glisse dans le visage d’un chevalier jouant aux échecs avec la Mort, et Buñuel s’en sert pour moquer l’Église. Dans les années 1960-70, il change de territoire : il s’installe dans l’intime. Rosemary’s Baby le cache derrière un voisinage poli, L’Exorciste dans le corps d’une enfant. L’adversaire extérieur est devenu une présence domestique. Parallèlement, d’autres le font servir à la provocation, du baroque de Pasolini aux excès de Russell. Le diable ne fait plus peur, il fascine.
Cotillard dans la gueule du loup
Guillaume Canet signe avec Karma le film le plus sombre de sa filmographie, un thriller qui ne laisse aucun répit. Au centre, Jeanne, que son passé rattrape quand son filleul disparaît. Pour fuir les soupçons, elle retourne dans la communauté qu’elle avait quittée, là où règne Marc, patriarche aussi charismatique qu’inquiétant. Et c’est là que le film prend toute sa dimension.
Car face à Marion Cotillard, Denis Ménochet campe un gourou démoniaque, une présence massive et douce à la fois, dont la bienveillance affichée et la voix basse font plus peur que n’importe quelle menace. Elle, entièrement possédée par son personnage, oppose à cette emprise une énergie du désespoir. Canet confie avoir voulu écrire un grand rôle pour Marion Cotillard, et cela se sent. Chaque plan est tendu vers cette actrice qu’il pousse ici dans ses retranchements.
Un thriller sur l’emprise, où le diable n’a pas de visage monstrueux mais celui d’un homme qui sait exactement ce qu’on veut entendre. Un duel d’acteurs qui justifie à lui seul le déplacement.
Mike Flanagan, ou l’horreur qui compatit
Dans le cinéma d’horreur contemporain, Mike Flanagan occupe une place à part. Là où beaucoup misent sur le choc, il mise sur la blessure. Chez lui, la peur naît rarement du monstre : elle naît de la famille, du deuil, de la honte, de la foi qui se dévoie. Remarqué avec Absentia (2011), un film d’horreur à très petit budget financé en partie par du financement participatif, il enchaîne avec des productions Blumhouse. Suivent Ouija : les origines (2016) et Doctor Sleep (2019) qui imposent sa patte. Il réussit brillamment le passage côté séries en imposant cette même sensation de mélancolie profonde. Les fantômes de The Haunting étaient des souvenirs, le vampire de The Midnight Club un miroir de la religion. L’épouvante vient toujours de quelque chose que les personnages portaient déjà.
C’est ce qui fait de lui l’invité idéal d’un numéro sur le diable. Trois événements à venir le montrent, chacun à sa manière. Une adolescente que le groupe pousse à bout, un homme que son propre corps trahit, un mal qui a un visage humain.
Carrie : le monstre qu’on fabrique
Entre Mike Flanagan et Stephen King c’est un véritable coup de foudre depuis que le maître du suspense a validé son adaptation de Docteur Sleep. C’était donc une évidence qu’il s’attaque à Carrie, le premier roman de Stephen King. En le déplaçant de nos jours, Flanagan donne à ce revival une seconde jeunesse. Tout en offrant aux fans de la première heure un joli clin d’oeil à Brian de Palma. Le harcèlement que subit Carrie se propage désormais en ligne et la suit jusque chez elle. La cruauté n’a plus de lieu où s’arrêter. Le surnaturel n’est que le révélateur d’un mal très humain. Cette réflexion sur la gentillesse et la cruauté, complique la question de savoir si Carrie est une victime, un monstre ou une héroïne. Le duel entre Summer H. Howell (une Carrie si innocente et terrifiante) et Samantha Sloyan (possessive à souhait), la fille et la mère dévote, donne à la série sa tension. Premère saison de 8 épisodes à voir sur Prime Video. La série vient d’être renouvelée pour une deuxième saison laissant place à l’imagination de Flanagan puisque le roman de King s’arrêtait à la fin du bal.
Pour prolonger Carrie, l’Institut de l’image propose une rétrospective de ses meilleures adaptations, à l’occasion de la sortie du livre Stephen King – la totale (EPA éd.). Ouverture jeudi 29 octobre à 20h30 avec Les Innocents de Jack Clayton, présentée par Maxime Iffour et précédée d’un pot de bienvenue, à l’ESAAIX (57, rue Émile Tavan, Aix-en-Provence).
Clayface : la tragédie derrière le mal
Flanagan avait rêvé ce film comme un projet d’horreur, de thriller et de tragédie. Le méchant de Batman – Gueule d’Argile en VF- devient ici une histoire de corps qui se défait et d’identité qui se dissout, dans la peau d’un acteur déchu. La formule Matt Reeves (pour l’univers DC) – James Watkins – Mike Flanagan est la bonne! Ils ont trouvé pour incarner cette figure de Gotham City un acteur parfait dont on suivra le parcours: Tom Rhys Harries. Il est Matt Hagen, jeune acteur promis à un brillant avenir, avant que la trahison et la corruption viennent lui ruiner la vie. Flanagan décrit moins l’horreur que ce qui la précède, et c’est ce qui la rend si difficile à oublier. Il propose ainsi un portrait sans concessions d’Hollywood. La mise en scène de James Watkins vient injecter la dose parfaite bodyhorror dans cette origin story aussi touchante que passionnante. En salles le 21 octobre.
L’Exorciste : Martyrs : affronter le mythe
Avec L’Exorciste : Martyrs, Flanagan s’attaque au film qui a fixé l’imaginaire de la possession. Il évoquait lui-même le désir de réaliser le film le plus effrayant de sa carrière. Scarlett Johansson y traque un tueur satanique : le diable cesse d’être un possédant pour devenir une ombre humaine qu’on poursuit. Si les derniers essais de relance de la saga n’ont pas convaincu, la bande-annonce (ci dessous) de Martyrs promet une tonalité différente. Sortie prévue la 10 mars 2027.
Les Diables : le film qu’on a voulu brûler
A Loudun, le diable est une arme politique. Dans cette petite ville française, des religieuses ursulines se disent possédées par le diable et accusent le prêtre Urbain Grandier, séducteur, insolent et ennemi de Richelieu. Un procès pour sorcellerie, des exorcismes publics, un bûcher : l’histoire est vraie. 300 ans plus tard, Ken Russell, réalisateur emblématique de la révolution sexuelle des années 1960, s’en empare à partir du roman d’Aldous Huxley et de la pièce de John Whiting, et en fait un film hypnotisant, avec Oliver Reed et Vanessa Redgrave.
Pourtant rarement film aura déclenché autant de scandales. Dès la préparation des Diables, à la fin des années 1960, le projet affole les studios : violence graphique, exorcismes, nudité, débauche, charge contre l’Église. United Artists se retire quelques mois avant le tournage, alors que Derek Jarman, dont ce sont les débuts au cinéma, a déjà bâti plusieurs décors. Warner reprend le flambeau, mais exige d’importantes coupes, auxquelles s’ajoutent celles des autorités britanniques.
Résultat : classé X au Royaume-Uni, interdit dans plusieurs pays (jusqu’en 2001 en Finlande), amputé de séquences clés, éreinté par la critique catholique comme laïque (le grand critique Roger Ebert lui accorde zéro). Ce qui n’empêche ni un Lion d’argent de la mise en scène à Venise en 1971, ni un vrai succès public au Royaume-Uni et en Europe, quelques mois avant Orange mécanique.
Warner, lui, ne sait que faire de cet objet radioactif et le laisse presque sans sortie vidéo pendant des décennies. Il faut attendre 2004 et l’obstination du journaliste Mark Kermode pour que Ken Russell reconstitue sa version non censurée. Elle restitue notamment le « viol du Christ », où des nonnes décrochent et profanent un crucifix géant. Elle nous arrive vingt ans après en salles dès le 28 octobre.
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22 octobre, 20h15 : avant-première au cinéma Arvor (Rennes).
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28 octobre, 20h : soirée spéciale au cinéma Darcy (Dijon), suivie d’un échange avec David El Kenz, spécialiste des guerres de religion.
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30 octobre, 20h : L’Arlequin, dans le cadre du ciné-club Toujours plus… gore, avec Tape In Movies.
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1er novembre, 17h30 : La Coursive (La Rochelle), présentée par le critique Elie Bartin, suivie d’un échange avec le public.
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8 novembre, 10h30 : Max Linder Panorama, dans le cadre du ciné-club Caro Ennio.
Qui est encore humain à Hope Harbor ?
Il fallait bien que le cinéaste de The Strangers revienne un jour. Dix ans après ce chef-d’œuvre de possession et de doute, Na Hong-jin signe son retour avec Hope, un film d’action de science-fiction présenté en compétition à Cannes. Le point de départ est efficace : dans une ville appelée Hope Harbor, près de la frontière avec la Corée du Nord, une invasion extraterrestre éclate.
La première heure est celle qu’on attendait. Na maîtrise toujours l’art de faire peur sans trop montrer, à la manière du Spielberg des Dents de la mer et de tenir la salle en haleine. Il a un talent fou pour mêler réalisme tendu et violence presque burlesque.
Après cette entrée en matière, le film se perd un peu. La durée excessive, des extraterrestres peu inspirés et des zones d’ombre viennent brouiller la logique du récit. Pour la maîtrise du suspense et la démesure, Hope vaut le coup d’œil. Pour retrouver le vertige de The Strangers ou la rigueur de The Chaser et de The Murderer, mieux vaut ajuster ses attentes.
En salles à partir du 28 octobre.
La Bible de Faust
Comment se fabrique un diable de cinéma ? Le 14 octobre 1926, Berlin découvre Faust. Murnau y adapte la légende allemande à partir de Goethe : Méphisto parie avec l’archange Gabriel qu’il s’emparera de l’âme d’un savant, Faust, que Gösta Ekman incarne face à l’Emil Jannings diabolique. C’est l’un des sommets de l’expressionnisme et un film fondateur pour toute représentation du diable à l’écran, de ses ailes noires qui couvrent la ville aux envols vertigineux au-dessus des toits. C’est aussi le dernier film que Murnau tourne en Allemagne avant de partir pour Hollywood.
Murnau détestait qu’on le regarde au travail. De Nosferatu, il n’existe aucune photo de plateau. Sur Faust même le producteur Erich Pommer n’avait pas accès au tournage. C’est un miracle que le chef décorateur Robert Herlth ait eu l’idée de transformer un accessoire de tournage en album. Dans une bible, il a posé 412 photographies et illustrations qui racontent la naissance du film. On y voit, par exemple, l’équipe chercher à quoi doit ressembler Méphisto : « comme ça ? », « ou comme ça ? ». les dessins de Herlth et Walter Röhrig côtoient les images tirées du négatif et les photos de plateau, et l’on voit comment une idée devient plan.
Pendant près d’un siècle, la réponse est restée cachée. Offerte à Murnau le dernier jour de tournage, la bible est perdue à la mort du réalisateur, puis retrouvée au début des années 2010 et acquise par la Cinémathèque française, qui l’a restaurée.
Le livre de MUBI et de la Cinémathèque offre un regard unique sur l’artisanat du diable : lumière, ombres, effets, maquettes. L’édition reprend les quatre parties de l’album, ajoute des extraits de textes en marge (dont la thèse d’Éric Rohmer sur Faust). Autrement dit, le diable n’y est pas une idée : c’est un travail de lumière et de mains.
La Bible de Faust : la création du chef-d’œuvre de F. W. Murnau. Avec des contributions de Laurent Mannoni, Stefan Drössler et K.J. Relth-Miller. Mubi Editions en partenariat avec La cinémathèque Française.
Faust de Murnau est disponible sur la plateforme MUBI. Un parfait complément à votre lecture.




