Prisonnières

Par Sophie Benamon

En 1974, dans Une femme sous influence : John Cassavetes filmait Gena Rowlands sombrer sous l’amour étouffant d’un mari qui voulait « sauver » sa femme d’elle-même. La même année, Chantal Akerman signait Jeanne Dielman, 23, quai du Commerce, 1080 Bruxelles où chaque geste ménager de Delphine Seyrig, filmé en temps réel, révélait une vie entièrement organisée par et pour les autres. Le cinéma a mis cinquante ans à changer de vocabulaire. Il n’a jamais lâché le sujet.

Ce que ces deux films avaient compris avant tout le monde : la contrainte la plus difficile à filmer n’est pas celle qui se voit mais celle qui s’est absorbée dans le quotidien au point de devenir invisible, y compris pour celle qui la vit. C’est exactement ce que reprennent, à leur manière, deux réalisatrices, Géraldine Nakache et Charline Bourgeois-Tacquet dans deux films essentiels et immanquables. Ce qui frappe, c’est la constance d’un même geste narratif : montrer d’abord la contrainte comme une normalité, avant de la faire apparaître, souvent par l’intermédiaire d’un regard extérieur comme un système qu’on peut nommer et, potentiellement, refuser. C’est un geste politique autant qu’esthétique: il ne suffit pas de montrer une femme enfermée, il faut aussi montrer comment l’enfermement a pu se faire passer, pendant des années, pour un sens du devoir, de la vocation ou de l’amour.

Le coup de coeur de la semaine: Si tu penses bien

Monia Chokri et Niels Schneider ©Liaison Cinématographique – Pan Cinema – Artémis Productions – Les Productions du Ch’timi

Si tu penses bien, quatrième long-métrage de Géraldine Nakache en salles le 16 septembre, change radicalement de registre par rapport à la légèreté solaire de Tout ce qui brille ou J’irai où tu iras. Le film suit Gil (Monia Chokri), qui rencontre Jacques (Niels Schneider) à Dubaï dans un coup de foudre total. Le mariage est précipité, l’enfant arrive vite et avec lui, une fracture : Gil entreprend de soumettre son épouse à sa vision du monde à coups d’un mantra aux allures de menace, celui qui donne son titre au film. Ce que Nakache filme avec une précision presque clinique, c’est la mécanique de l’emprise psychologique : comment un homme peut réécrire le récit d’un couple à son avantage, s’ériger en sauveur, et transformer l’amour en dépossession de soi. Le spectateur est ici à la place du témoin impuissant à l’érosion lente d’une femme qui finit par perdre ses propres repères, avec l’envie de lui hurler “Barre toi!”. On en ressort secoué.

Regardez notre interview de Géraldine Nakache réalisée au Festival d’Angoulême où le film était en compétition. Monia Chokri a été récompensée du prix de la meilleure actrice.

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Quand l’État devient le geôlier

© Dancing Ledge Productions

Changement d’échelle avec Prisoner 951, la mini-série britannique en quatre épisodes diffusée sur Arte à partir du 17 septembre et disponible sur arte.tv. Elle retrace l’histoire vraie de Nazanin Zaghari-Ratcliffe, citoyenne britanno-iranienne arrêtée en 2016 à l’aéroport de Téhéran, séparée de sa fille encore bébé, et emprisonnée six ans sur de fausses accusations d’espionnage. La série, réalisée par Philippa Lowthorpe (Three Girls), documente un système d’enfermement. Ici, la contrainte n’est plus intime : elle est d’État, administrative, diplomatique. Narges Rashidi (récompensée d’un BAFTA pour ce rôle) incarne une femme prise en étau entre deux gouvernements qui négocient sa vie comme une monnaie d’échange, pendant que son mari Richard (Joseph Fiennes) mène depuis Londres une bataille publique épuisante. Ce que la série donne à voir, c’est combien le corps d’une femme peut devenir, littéralement, un objet géopolitique et combien la liberté de mouvement, qu’on tient pour acquise, est en réalité un privilège suspendu au bon vouloir d’un régime. A voir.

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La contrainte du quotidien, celle qu’on ne nomme jamais

© Pyramide Distribution

La vie d’une femme de Charline Bourgeois-Tacquet, sorti le 9 septembre et présenté en compétition à Cannes, déplace le regard vers une contrainte plus diffuse, presque invisible tant elle est banalisée : celle du surmenage silencieux. Une femme dont l’emploi du temps est un système si bien huilé qu’elle ne le perçoit plus comme une prison, jusqu’à ce qu’une rencontre vienne y introduire une fissure. Léa Drucker interprète Gabrielle, chirurgienne cheffe de service à 55 ans, chargée jusqu’à l’os par un hôpital public à bout de souffle, une mère atteinte d’Alzheimer, un compagnon (Charles Berling) qui se sent délaissé. Construit comme un roman en onze chapitres, le film raconte une existence entièrement organisée autour des besoins des autres. Il est question ici de l’accumulation ordinaire des responsabilités que la société assigne encore, presque par défaut, aux femmes : soigner, porter, contenir. La contrainte, cette fois, n’a pas de visage. Elle a un emploi du temps. Léa Drucker, s’il est besoin de le rappeler, est remarquable. On devrait la retrouver dans les prochains favoris au César.

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Quand l’héritage décide à votre place

Daisy Edgar-Jones et Esmé Creed-Miles © 2026 FOCUS FEATURES LLC. ALL RIGHTS RESERVED

Et puis il y a Raison et Sentiments, nouvelle adaptation du premier roman de Jane Austen par la réalisatrice britannique Georgia Oakley (révélée par Blue Jean), en salles le 23 septembre. Tout part d’une dépossession : à la mort de leur père, Elinor (Daisy Edgar-Jones), Marianne (Esmé Creed-Miles) et leur cadette Margaret se retrouvent chassées du domaine familial et reléguées, avec leur mère, dans un modeste cottage. Parce que la loi anglaise de l’époque transmet l’héritage aux hommes de la famille et laisse les femmes, du jour au lendemain, dépendantes du mariage pour simplement subsister. La contrainte qui pèse sur les Dashwood n’a rien d’un accident individuel ni d’une pathologie d’un mari en particulier : elle est écrite dans le droit, transmise de génération en génération, et acceptée par tous comme allant de soi. Elinor aime en silence Edward Ferrars, et choisit l’attente et le renoncement ; Marianne, elle, s’abandonne tout entière à sa passion pour le séduisant Willoughby. Deux sœurs, deux façons de survivre à la même contrainte : l’une par le contrôle absolu de soi, l’autre par l’excès, et le roman ne tranche jamais vraiment laquelle des deux a raison.

C’est là que le pari de Georgia Oakley mérite d’être salué : Rendre palpable, presque physique, ce que signifie être une femme dont l’avenir entier dépend d’un mariage, sans jamais transformer cette contrainte en simple toile de fond romantique. Plutôt que de céder à l’image d’Épinal d’une Angleterre géorgienne toute en dentelles et en bals costumés, la réalisatrice assume une approche délibérément naturaliste : filmer les réalités matérielles et émotionnelles d’une famille précipitée dans la précarité plutôt qu’une vision idéalisée de l’époque, et immerger le spectateur dans le quotidien concret des Dashwood plutôt que dans son décorum. Ce parti pris se sent jusque dans l’esthétique du film, aux teintes terreuses et à la lumière naturelle assumées, qui doit davantage à un certain réalisme social britannique.


Quatre échelles, une même question

Emprise conjugale, raison d’État, charge mentale, contrainte juridique et patrimoniale : quatre formes de contrainte, quatre échelles — l’intime, le politique, le social, l’historique — qui n’ont en apparence rien en commun, sinon ceci : dans chaque cas, la femme regardée par la caméra doit d’abord comprendre qu’elle est prisonnière avant de pouvoir envisager de ne plus l’être. C’est peut-être ce qui rend ces récits nécessaires.