Un tycoon en délire, un oligarque en monstre, un vrai Musk sous la loupe : cette semaine, les ultra-riches passent à l’écran, et ce n’est pas flatteur.
Du fantasme au miroir
Longtemps, la fiction a fait du milliardaire un objet de fascination. Les sagas de familles fortunées (Les Feux de l’amour, Dallas, Dynastie) lèvent un coin du voile sur un monde inaccessible et flattent notre rêve d’enfant d’être prince ou princesse. Le documentaire et la téléréalité ont poussé le filon jusqu’à son versant le plus clinquant, la « pornographie des nantis » (wealth porn) : Bling Empire, The Kardashians…
Aujourd’hui, le milliardaire est devenu un miroir critique des inégalités.
Un regard qui s’est durci
Le basculement date de la décennie passée. Après Occupy Wall Street (2011), la campagne de Bernie Sanders et l’ère Trump, la question du « 1 % » s’installe au cœur du débat public américain, et les récits suivent. L’ascension sociale cesse d’être un rêve d’épanouissement pour devenir matière à satire, à dystopie, à charge.
Beaucoup voient dans Succession (2018) l’origine directe de ce boom : la série a rendu populaire la souffrance comique des classes supérieures, bientôt rejointe par The White Lotus. Puis Parasite de Bong Joon-ho (2019) a lancé une vague de fictions « eat the rich », d’après la formule attribuée à Rousseau (Quand le peuple n’aura plus rien à manger, il mangera le riche ) : Sans filtre, Le Menu, Saltburn…
Cette semaine
Le mouvement a désormais gagné le monde entier et dépasse la fiction : des États-Unis à la Russie, de la comédie noire au documentaire, des films et des séries regardent les puissants en face.
Digger: Tom Cruise, roi du pétrole
Pour ouvrir ce thème, Digger d’Alejandro G. Iñárritu (en salles le 30 septembre) nous présente Digger Rockwell, magnat du pétrole, qui provoque une catastrophe écologique par appât du gain.
Tom Cruise s’y livre à un numéro déchaîné : prothèses, brioche, mèche rabattue, accent du Sud. Cette outrance est le cœur du dispositif. Le film ne se contente pas de railler l’ultra-riche : il dessine tout un système où le pouvoir politique s’associe au profit, et où Digger, sommé de rendre des comptes, retourne l’accusation vers ceux qui le jugent. Le rire fait office de scalpel, et il coupe dans tous les sens.
Iñárritu ajoute à cette satire un jeu de mise en abyme que nous ne dévoilerons pas. Il suffit de dire que le film interroge la portée même de ces fictions qui se moquent du capitalisme et des puissants : peuvent-elles réellement changer quelque chose, ou ne font-elles que nous faire rire au bord du gouffre ? Un questionnement audacieux, qui donne au film une profondeur inattendue pour une comédie.
Côté image, c’est un vrai éblouissement. Tourné en VistaVision, format rare et somptueux, avec Emmanuel Lubezki à la photographie, le film offre une mise en scène ample et spectaculaire, qui appelle le grand écran et l’IMAX. La forme est à la hauteur de la folie du fond. Le milliardaire n’est plus seulement un personnage, il est le miroir grossissant d’un monde entier.
Minotaure : le monstre au cœur du labyrinthe
Il y a des retours qui se méritent. Après neuf ans de silence, une maladie qui a failli l’emporter et un exil loin de sa Russie natale, Andreï Zvyagintsev revient avec ce qui est sans doute son film le plus urgent. Grand Prix à Cannes 2026, choisi par la France pour représenter le pays aux Oscars, Minotaure (en salles le 14 octobre) est une œuvre d’une maîtrise implacable.
Le cinéaste de Léviathan et de Faute d’amour s’empare de La Femme infidèle de Chabrol pour l’ancrer en 2022, dans une Russie qui envoie ses hommes au front. Son Gleb, patron d’une ville de province, incarné avec une immobilité glaçante par Dmitriy Mazurov, n’a rien du milliardaire flamboyant ou du bouffon de nos autres films. Il est ce que le titre annonce : la bête tapie au centre du labyrinthe, celle à qui l’on offre, sans jamais le dire, des vies en tribut. Le mythe n’est pas un ornement : il désigne exactement ce que le film fait de l’oligarque. Zvyagintsev y revient d’ailleurs après avoir dû abandonner Jupiter, un premier projet consacré à un oligarque russe.
La force de Zvyagintsev est de ne jamais séparer l’intime du politique. La jalousie, la lâcheté et la docilité domestiques se nouent à la machine d’État, et l’on comprend peu à peu comment des gens ordinaires deviennent les rouages d’une violence qui les dépasse. Le film n’a pas besoin de hausser le ton : sa froideur est sa plus grande arme, et son dernier plan, d’une beauté terrible, reste longtemps en tête.
Une mise en scène sobre et précise, une tension qui ne relâche jamais, un regard qui refuse de se détourner : Minotaure est un grand film, de ceux qui marquent une année.
A cette occasion, le Balzac consacre cette semaine une rétrospective au réalisateur du 30 septembre au mardi 6 octobre, et diffuse La Femme Infidèle de Claude Chabrol, dont Minotaure est une relecture contemporaine.
Avant-première et rencontre exceptionnelle avec le réalisateur Andreï Zviaguintsev au Balzac (Paris) le lundi 12 octobre et au Cinéma Le Louxor (Paris) le mardi 13 octobre. La séance sera précédée à 19h d’une dédicace du livre d’Eugénie Zvonkine dédié au cinéaste.
Musk déboulonné par Alex Gibney
Si un cinéaste devait s’attaquer à Elon Musk, c’était bien lui. Alex Gibney a bâti son œuvre en s’attaquant aux grandes institutions américaines, d’Enron à l’Église de scientologie, et à des figures publiques tombées de leur piédestal comme Eliot Spitzer, Lance Armstrong ou Elizabeth Holmes. Oscarisé pour Taxi to the Dark Side, il a aussi signé We Steal Secrets: The Story of WikiLeaks sur Julian Assange et Arnaque à Silicon Valley, consacré à la chute de Theranos. Avec Musk, il réunit en un seul film le portrait du puissant et l’enquête sur le système qui l’a porté.
Présenté hors compétition à la dernière Mostra de Venise, puis à Toronto, le film a reçu un accueil critique enthousiaste. Le Hollywood Reporter y voit le portrait d’un homme d’affaires escroc à qui l’on a laissé trop de pouvoir. Time Out lui attribue quatre étoiles sur cinq et le juge captivant, malgré une durée proche de quatre heures.TheWrap estime que le film prend toute sa force dans sa dernière partie, lorsqu’il aborde l’impact considérable des coupes dans l’aide internationale (USAID).
Le film joue d’une mécanique redoutable : laisser le « génie autoproclamé » creuser sa propre tombe par ses propres mots. Musk ayant refusé d’y participer, Gibney a recours à un avatar animé qui prononce des citations réelles, tirées de ses apparitions publiques. Le musicien David Byrne a même écrit pour le film une chanson dont les paroles sont entièrement composées de déclarations publiques de Musk.
Le milliardaire n’a pas apprécié. Il a qualifié le film sur X de « hit piece that misses» (article à charge qui rate sa cible) et son avocat a écrit à la production. Ce bruit autour du film confirme le sujet : il s’agit bien d’un portrait de pouvoir qui dérange.
Musk sort en salles à New York et Los Angeles le 9 octobre, puis sur HBO au premier trimestre 2027. En France, le film n’a pour l’instant ni distributeur ni diffuseur annoncés.
L’empire LVMH: le milliardaire n’a pas besoin de fiction
Après avoir disséqué la chute vertigineuse de l’une des plus grosses banques du monde dans Inside Lehman Brothers et la toute-puissance autocratique dans Les Poisons de Poutine, la journaliste et documentariste Jennifer Deschamps revient avec un documentaire passionnant consacré au magnat quasi-incontesté du luxe : Bernard Arnault. À grands renforts d’archives, de témoignages d’anciens collaborateurs, de journalistes d’investigation et de spécialistes du luxe et de la finance, elle retrace l’ascension vertigineuse de celui qui est devenu l’homme le plus riche de France.
Sans jamais tomber dans le procès à charge, ce documentaire haletant et sans temps mort, centré sur les faits, raconte aussi une certaine histoire du capitalisme moderne débridé depuis la grande dérégulation des années 1980, dans laquelle les frontières entre privé, public, politique et finance sont de plus en plus ténues.
L’Empire LVMH de Jennifer Deschamps diffusé le 29 septembre sur arte et disponible sur arte.tv jusqu’au 28 avril 2027.
Au boulot : quand l’ultra-favorisée part travailler
Dans Au boulot !, François Ruffin et Gilles Perret prennent l’idée « eat the rich » à contre-pied : pas de banquet sanglant ni de satire grinçante, mais un stage d’immersion. Une avocate, Sarah Saldmann, a l’habitude de juger sévèrement les chômeurs et les salariés au Smic depuis les plateaux de télévision. Le député François Ruffin lui propose de vivre trois mois avec 1 300 € par mois. Elle accepte de tenter l’expérience, à condition qu’elle dure une semaine, pas davantage.
Le film tire son énergie de ce choc entre deux mondes qui ne se fréquentent jamais. Sarah Saldmann troque le confort des plateaux pour les gestes de celles et ceux qui font tourner le pays : on rit de ses maladresses, on s’agace de ses certitudes, on s’émeut des rencontres. Le duo de cinéastes ne cache pas son engagement, et c’est ce qui donne à l’ensemble sa franchise.
Une scène, surtout, reste en mémoire : celle avec l’auxiliaire de vie. Face à une professionnelle qui parle de son métier avec une fierté simple et une évidente générosité, Sarah Saldmann semble pour la première fois se départir de son assurance. Sans grand discours, le regard change, la parole se fait plus prudente, et l’on sent que quelque chose se fissure. C’est le moment le plus émouvant du film, parce qu’il ne s’agit plus de donner tort à quelqu’un mais de le voir, à l’écran, prendre la mesure de ce qu’il ignorait.
En 1 h 24, Au boulot ! offre un contrepoint bienvenu à nos milliardaires de fiction : pas de tycoon caricatural ici, mais une privilégiée bien réelle qui se confronte, l’espace de quelques jours, à ce que vivent les autres. À louer en VOD, notamment sur Canal VOD et ARTE Boutique, à partir de 2,99 €.
Mountainhead : qu’ils se dévorent entre eux…
Jesse Armstrong est l’un des grands portraitistes du pouvoir en fiction. Le scénariste britannique s’est fait connaitre dans la satire politique avec The Thick of It et son adaptation au cinéma In the Loop (nommée à l’Oscar du meilleur scénario adapté). Avant de connaître la consécration avec Succession, sur laquelle il a construit la référence du drame familial chez les ultra-riches. Mountainhead, diffusé sur HBO Max, est son premier long métrage comme réalisateur.
Le principe tient en une phrase : quatre magnats de la tech se retrouvent le temps d’un week-end dans un chalet de luxe, coupés du monde, alors qu’une crise mondiale, alimentée par les outils qu’ils ont eux-mêmes créés, s’aggrave à l’extérieur. Steve Carell, Jason Schwartzman, Ramy Youssef et Cory Michael Smith se renvoient la balle avec un plaisir communicatif, entre concours de fortune, petites humiliations et grandes théories.
Ici, personne n’attend que la foule vienne réclamer son dû. La menace vient de ces hommes eux-mêmes, si convaincus de leur rôle historique qu’ils deviennent incapables de voir le reste de l’humanité autrement que comme un problème à gérer. Pour qui a déjà goûté à Succession, la finesse d’écriture est là, mais la construction dramatique manque de profondeur et les personnages ressemblent à des archétypes plus qu’à des êtres de chair. La mise en scène, sobre, laisse surtout la place à des dialogues ciselés, qui restent le véritable atout du film.
Mountainhead n’est pas le coup de maître attendu, mais c’est une satire vive et agréable à regarder, qui prolonge intelligemment le cycle de notre thème : après le rire, une inquiétude sourde.
3 séries à rattraper: Your Friends and Neighbors, Acharnés, Rivals
Your Friends & Neighbors : l’impunité comme réflexe
Andrew Cooper (Jon Hamm), financier new-yorkais divorcé et sans emploi, cambriole ses voisins fortunés pour ne rien céder de son train de vie. Le propos est moins le vol que l’incapacité à perdre : pour ce riche, déchoir est inconcevable, et la loi n’est qu’un obstacle négociable. Une satire du privilège qui se vit comme un droit. Deux saisons sur Apple TV+, une troisième annoncée.
Acharnés (Beef) : le décor et l’envers du décor
Sur Netflix depuis le 16 avril 2026, la saison 2 suit un couple (Oscar Isaac, Carey Mulligan) propriétaire d’un country club en déclin, surpris en pleine dispute par deux employés qui décident de les faire chanter. Ici, la richesse se lit à travers la lutte des classes : ce sont ceux qui servent qui détiennent le pouvoir de démasquer le jeu des apparences, dans un univers où l’image compte davantage que la réalité.
Rivals : le pouvoir comme seule morale
Dans l’Angleterre des années 1980, un aristocrate (Alex Hassell) et un nouveau riche (David Tennant) s’affrontent dans le monde de la télévision. Sexe, trahisons, coups bas : la série fait de l’argent et du pouvoir un terrain sans règles, où l’amoralité est la norme et non l’exception. Fin de la saison 2 en novembre sur Disney+, saison 3 en préparation.






