Vous êtes fous!

Par Sophie Benamon

Dépasser les réflexes de stigmatisation, briser un tabou, accéder au non-dit, l’urgence est là. Les chiffres donnent la mesure du sujet. Une personne sur quatre sera confrontée à un trouble mental à un moment de sa vie, et 41 % des Français déclarent avoir déjà été affectés par un problème de santé mentale au cours de leur existence : dépression, burn-out, pensées suicidaires. Le sujet touche particulièrement les plus jeunes et les femmes : 36 % des femmes et 38 % des 18-24 ans ont le sentiment de ne pas prendre soin de leur santé mentale.

Malgré cette réalité massive, la perception collective reste largement décalée. 70 % des Français adhèrent à au moins un stéréotype sur les personnes atteintes de troubles psychiques : dangerosité supposée, addictions perçues comme un simple manque de volonté, ou encore l’idée que la souffrance psychique ne serait qu’une “mode”. Le tabou, lui, résiste : la moitié des Français concernés n’en parlent à personne, par honte, peur ou déni.

Le cinéma et la fiction ont un rôle à jouer, non pas comme substitut aux politiques de santé publique, mais comme espace où la complexité humaine reprend le pas sur le stéréotype. La folie et la souffrance psychique trouvent aujourd’hui des récits plus justes, plus incarnés. C’est tout l’enjeu, et tout l’intérêt, des œuvres que nous vous présentons cette semaine.

Garance ou l’ivresse mise à nu

© Trésor Films – Chi-Fou-Mi Productions – Studiocanal – France 3 Cinéma – Artémis Productions

Pour ouvrir ce numéro consacré à la folie et à la santé mentale au cinéma, impossible de ne pas commencer par Garance, le dernier film de Jeanne Herry, qui sort ce 23 septembre . Le sujet n’est pas à proprement parler celui de la santé mentale, mais celui de l’addiction, une zone grise qui touche pourtant à des mécanismes très proches : le déni, la dépendance affective, la difficulté à se regarder en face.

Le film suit huit ans du parcours d’une jeune comédienne de théâtre, entre déménagements, rencontres et rechutes. Ici, pas de grand moment de bascule ni scène-choc : Jeanne Herry préfère accumuler les petits instants, les habitudes qui s’installent, les occasions ratées de s’arrêter. On retrouve là quelque chose qui traverse tout son cinéma, de Pupille à Je verrai toujours vos visages : une attention presque documentaire aux gens et à leurs failles, une manière de filmer des sujets de société sans jamais les réduire à une thèse.

Face caméra, Adèle Exarchopoulos livre une performance tout en retenue. Pas de grands éclats ni de démonstration : la dépendance se lit surtout dans les silences, dans un regard qui se dérobe, dans la façon dont son personnage continue de sourire alors que tout s’effrite autour d’elle. C’est une interprétation qui donne à ressentir plutôt qu’à comprendre.

La réalisatrice viendra débattre après la projection du film le lundi 28 septembre à 20h30, au Sélect d’Antony ou le 2 octobre à l’Opéraims (Reims) dans le cadre du festival Cinéma à la folie. Plusieurs cinémas accueillent des débats post projection comme le Méliès de Pau le 23 septembre avec une rencontre avec le Dr Thibaud Conge, médecin généraliste addictologue, Géraldine Courbet, éducatrice spécialisée et thérapeute, Martial Glangetas, éducateur spécialisé, DU addictologie. Ou le 29 septembre aux 400 coups d’Angers avec Pierre Perrocheau, directeur de ALIA (Association Ligérienne d’Addictologie) et Marion Acquier, présidente de l’Union Alcooliques Anonymes de France. Ou au Cinémas du Palais à Créteil le 30 septembre avec le Dr Damien Cardona, médecin addictologue, en partenariat avec l’association Drogues et Société.

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Un festival pour changer notre regard

Isabelle Carré et Nicolas Philibert, marraine et parrain du festival © Ph. Lebruman 2025

Rarement festival nous aura apparu plus utile. Proposer des oeuvres qui montrent les troubles psychiques, ouvrir un débat après en s’entourant de professionnels de la santé mentale, donner une place aux artistes touchés par la maladie: Tel est l’objectif de Cinéma à la Folie, festival itinérant qui se déploie sur quatre week-ends d’automne, dans huit villes.

En proposant une programmation resserrée et des débats, ce nouveau festival dirigé par Déborah Troper et Claire Mayot, et initié par la Fondation Erié, met en avant des parcours de vie plutôt que des diagnostics. Parrainé par Isabelle Carré et Nicolas Philibert, Cinéma à la folie se veut un lieu d’échange sur la maladie. Les cinéastes accompagnent souvent leurs oeuvres, comme Julien Gaspar-Oliveri (La Frappe) à Brive le 10 octobre et à Rennes le 18 octobre, Guérin Van de Vorst et Sophie Muselle (Au bord du monde) à Nice le 27 septembre et à Biarritz le 11 octobre, à Reims le 4 octobre et à Rennes le 17 octobre ou Nicolas Philibert (Sur l’Adamant) le 4 octobre à Boulogne-sur-Mer et le 17 octobre à Poitiers. Le festival fait aussi la part belle au documentaire avec des récits donnant à voir de l’intérieur une vie marquée par les troubles mentaux, comme Le Fil d’Anna d’Anna-Jeanne Martin ou Soeurs, journal d’une reconstruction par Julia Zahar. À noter des séances scolaire dans chaque ville autour des Rêveurs d’Isabelle Carré, ou d’Emprise numérique, 5 femmes contre les Big 5 d’Elise Jadot.

L’accès aux séances est gratuit, sur réservation. 25–27 septembre : Nice et Grenoble, 2–4 octobre : Reims et Boulogne-sur-Mer, 9–11 octobre : Biarritz et Brive-la-Gaillarde, 16–18 octobre : Poitiers et Rennes.

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L’adolescence à vif

©Ad Vitam Films

Autre temps fort du festival Cinéma à la folie : 15/18, le nouveau film de Cédric Kahn, où il sera projeté en avant-première dans plusieurs villes avant sa sortie nationale.

Le film plonge dans une unité de soins pédopsychiatriques accueillant des patients de 15 à 18 ans, d’où son titre. Autour de Lucia, adolescente habituée des lieux, gravitent d’autres jeunes aux pathologies très diverses : troubles alimentaires, idées suicidaires, schizophrénie, violence sexuelle. Filles et garçons cohabitent dans un service en tension permanente. Pour construire ce récit, Cédric Kahn a pris le temps de l’immersion : sa coscénariste Kahina Le Querrec a passé six mois au sein d’un service de pédopsychiatrie, et le réalisateur lui-même y a passé plusieurs semaines. Cette matière de terrain se ressent à l’écran.

Ce qui frappe dans 15/18, c’est le courage du scénario à ne rien euphémiser des zones d’ombre de l’hôpital psychiatrique pour adolescents. Cédric Kahn ne filme pas seulement la relation de soin dans ce qu’elle a de plus apaisant : il évoque aussi la contention, l’isolement parfois prolongé au-delà du nécessaire, les failles dans la surveillance ou encore la démission des parents. Rien n’est instrumentalisé à des fins de dénonciation spectaculaire. Plutôt que la lourdeur qu’on pourrait attendre d’un tel sujet, le film cherche au contraire une forme de vitalité, presque de joie, chez ces adolescents empêchés de la vivre pleinement. Le casting, en grande partie recruté par voie de casting sauvage et pour qui il s’agissait souvent d’un premier rôle, participe de cette sensation de vérité brute. Présenté en compétition à la Mostra de Venise 2026, où il a valu à sa jeune interprète Malou Khebizi le Prix Marcello Mastroianni du meilleur espoir .

Plusieurs avant premières sont organisées en présence de Cédric Kahn et ou de sa scénariste avant la sortie le 11 novembre. Dans le cadre du festival Cinéma à la folie: le 26 septembre à Grenoble et le 3 octobre à Boulogne-sur-Mer. Kahina Le Querrec sera le 28 septembre au Pathé Valenciennes. Soirée Unipop le 8 octobre avec retransmission dans 40 salles. Au Comoedia de Lyon le 2 novembre.

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Gringe face à son frère

Marvin Dubart et Théo Augier © 2026 Fanta Kaba

Vous connaissez la chanson de Gringe, On aboie en silence . Il y parlait pour la première fois de son frère schizophrène. Le téléfilm, signé Shirley Monsarrat, adapté du roman autobiographique du rappeur Gringe Ensemble, on aboie en silence, raconte le bouleversement du quotidien de deux jeunes frères artistes, Théo et Jérémy, lorsque ce dernier est diagnostiqué schizophrène. Loin des stéréotypes, On aboie en silence montre le point de vue de celui qui en est atteint afin d’expliquer ses comportements. On est ému pas sa détresse et son déni devant l’apparition du trouble. Le spectateur est balayé entre le sentiment de culpabilité du grand frère, et l’existence chamboulée de Jérémy, aspirant réalisateur. L’histoire permet entre autres d’explorer les liens fraternels, le regard des autres, l’impuissance de la famille, Par sa capacité à traiter un sujet dur de manière juste sans jamais tomber dans le sensationnalisme, On aboie en silence s’affirme comme une réussite et comme une œuvre à la portée sociale indéniable.

Présenté au Festival de la Fiction de la Rochelle 2026, l’interprète de Jérémy, Théo Augier, a été récompensé par un prix d’interprétation faisant justice à la justesse de sa performance toute en nuances et d’une vérité troublante.

On aboie en silence est diffusé le 14 octobre sur France 2. A noter que dans la cadre des semaines d’information sur la santé mentale, France TV diffuse plusieurs documentaires et fictions.


La série à voir absolument

© Trio Orange

Impossible de ne pas vous recommander, ou vous re-recommander, Empathie, disponible sur Canal+. Créée et écrite par Florence Longpré, Empathie suit Suzanne, ancienne criminologue devenue psychiatre, qui intègre l’Institut psychiatrique Mont-Royal. Elle y croise Mortimer (Thomas Ngijol, surprenant), agent de sécurité aussi mystérieux qu’attachant, et une galerie de patients dont les histoires, aussi singulières soient-elles, évitent presque toujours l’écueil du pittoresque ou du sensationnalisme. La série préfère la justesse à la démonstration : elle donne à voir la maladie mentale de l’intérieur, dans sa complexité, sans jamais s’en servir comme d’un simple ressort dramatique.

Ce qui frappe surtout, c’est la capacité de la série à conjuguer humour et gravité sans jamais désamorcer l’un par l’autre : on rit souvent dans Empathie, mais on en ressort avec un regard changé sur ce que signifie vraiment prendre soin de quelqu’un. De quoi en faire, sans hésitation, l’un des meilleurs points d’entrée de ces derniers mois sur la question du soin psychiatrique à l’écran.

Prix du public au festival Séries Mania de Lille dès 2025, la série vient de rafler la mise aux Gémeaux (les Emmys québecquois). Une saison 2 est en chantier, coproduite avec Canal+.


Des films en dialogues: direction le ciné-club

S’il est un lieu propice au débat, c’est bien le ciné-club! Nous avons sélectionné cinq rendez-vous animés par des professionnels de la santé mentale qui proposent un nouveau regard sur des films de patrimoine.

Psynéfil, animé par le médecin psychiatre Léo Cairn et la psychanalyste Marianne Brody-Baudin, présente des films illustrant les problématiques associées au troubles psychiques. Prochaine séance le jeudi 8 octobre à 20h avec The Machinist de Brad Anderson à L’Escurial (Paris).

Psynéma, encadré par les membres de l’association L’Envers de Paris, met l’accent sur une approche psychanalytique. Prochain film au programme Sailor et Lula de David Lynch le mercredi 25 novembre à 20h, aux 7 Parnassiens (Paris).

Pop & Psy, animé par le dr Jean-Victor Blanc axe sa programmation sur l’adolescence. Prochains films : Virgin Suicides le 20 octobre, Spring Breakers le 25 novembre au Brady (Paris).

Le Ciné-Club Atypique, propose une séance par mois autour des questions liées à la santé mentale, aux neuro-atypies et aux handicaps. Dernières nouvelles du cosmos de Julie Bertuccelli sera projeté le 10 octobre à 20h15 au Ciné Manivel de Redon.

Psynéclub fonctionne en partenariat avec l’Établissement Public de Santé Barthélémy Durand d’Étampes. Une fois par mois, un film est présenté au théâtre de la ville, Cinétampes, et un échange avec le public et les résidents de l’établissement a lieu après la séance.


La mémoire qui se répare

© Tessalit Productions

Autre rendez-vous à ne pas manquer : Le Monde à l’endroit, documentaire de Sylvie Meyer, en salles le 30 septembre. Le film suit le travail de Muriel Salmona, psychiatre spécialiste des violences sexuelles et figure incontournable de la psychotraumatologie en France, à travers le parcours de plusieurs patients confrontés aux séquelles de violences subies dans l’enfance.

Le dispositif du film est aussi simple qu’efficace : le passé, celui de l’enfance abîmée, est raconté sous forme de roman-photo, à distance, presque comme une reconstitution ; le présent, celui de la thérapie, est filmé au plus près des patients, dans ce qu’elle a de plus concret. Muriel Salmona, qui apparaît dans son propre rôle, est également incarnée à l’écran dans trois duos thérapeutiques distincts : Isild Le Besco face à Nina, Sandrine Bonnaire face à Mélissa, et Marianne Denicourt face à Franck.

Le travail de Muriel Salmona mérite qu’on s’y arrête. Depuis une vingtaine d’années, elle a largement contribué à faire connaître en France les mécanismes neurobiologiques du psychotraumatisme : la façon dont le cerveau, submergé par une violence trop intense, peut disjoncter pour se protéger, un phénomène de dissociation à l’origine de l’amnésie traumatique, ces souvenirs enfouis qui peuvent resurgir des années, parfois des décennies plus tard.

Le Monde à l’endroit prolonge à l’écran ce travail de pédagogie : montrer que la mémoire traumatique n’est pas une fatalité, mais un mécanisme qu’on peut comprendre et, à terme, désamorcer.

Avant première le 29 septembre au Saint-André des Arts (Paris), soirée débat le 30 septembre au MK2 Beaubourg (Paris) et le 13 octobre au Select (Antony) en présence de la réalisatrice et de Muriel Salmona.

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