Trois films le même mois! Il faut quand même s’arrêter un instant sur ce qui se passe en ce mois d’avril. Trois films français en salle, quatre têtes d’affiche issues du même groupe de copains formé il y a cinquante ans dans un café-théâtre parisien. Jugnot, Lhermitte, Clavier, Balasko.
Dans un cinéma français obsédé par la jeunesse et le renouvellement, c’est presque un affront. Il y a là quelque chose qui mérite réflexion : pourquoi ces acteurs-là, et pas d’autres ? Qu’ont-ils de si particulier ? On pourrait chercher une explication savante à cette longévité exceptionnelle. La vérité est sans doute plus simple : ils ont compris très tôt que la comédie n’est pas un genre mineur. Jugnot filme la France ordinaire confrontée à l’extraordinaire. Clavier perfectionne depuis quarante ans l’art du bourgeois qui se dégonfle (même quand il est valet!). Balasko incarne des femmes qui survivent, qui rusent, qui gagnent à la fin. Ce sont des personnages ancrés dans une réalité que le public reconnaît, portés par des acteurs qui savent exactement ce qu’ils font.
Le Splendid a inventé quelque chose dans les années 1970 : une comédie populaire qui ne prenait pas les gens pour des idiots. Cinquante ans plus tard, ils continuent. Et visiblement, la recette tient.
Le livre qu’ils ont publié ensemble, Le Splendid par le Splendid, vendu à 130 000 exemplaires, dit la même chose autrement : ces gens-là forment une famille, et les familles qui tiennent, ça se remarque.
Alors en avril, allez au cinéma. Le Splendid vous attend.
Jugnot et Lhermitte : les amis pour la vie
Ils ont partagé l’affiche 27 fois, parfois de manière anecdotique, mais c’est toujours un plaisir de les voir ensemble. Et ce n’était pas arrivé depuis Les Bronzés 3, il y a vingt ans déjà ! Si vous cherchez où retrouver Gérard Jugnot et Thierry Lhermitte réunis à l’écran, la réponse est en salles depuis le 1er avril.
Mauvaise Pioche, le treizième long-métrage de Jugnot réalisateur, s’inspire d’un épisode aussi réel qu’ahurissant : l’arrestation en 2019 de Guy Joao, paisible retraité confondu avec Xavier Dupont de Ligonnès, l’homme le plus recherché de France. Le film en tire une comédie en trois actes, portée par une question simple et vertigineuse : comment un homme ordinaire peut-il voir sa vie lui échapper totalement, broyé par une machine qui n’a ni le temps ni l’envie de vérifier quoi que ce soit ?
Jugnot ne fait pas le procès politique des chaînes d’info en continu, il dresse le portrait “ricanant” de ces médias pris au piège de leur obsession: occuper l’antenne, capter l’attention, être les premiers. Reem Kherici incarne avec une jubilation féroce cette présentatrice sans états d’âme, avide de buzz, pour qui la déontologie est, selon une réplique du film, « un gros mot ». La course au scoop écrase sur son passage la présomption d’innocence, la vérification des faits, et surtout l’humain au centre de la tempête. Ce que Jugnot réussit avec intelligence, c’est de montrer la revanche de l’homme innocent dont la vie est partie en morceaux. Autour de lui, un casting généreux réunit Thierry Lhermitte en meilleur ami peu courageux, Philippe Lacheau en flic sans scrupules, Zabou Breitman, Jean-Pierre Darroussin, Michèle Laroque, François Morel…
À noter également: l’Institut Lumière à Lyon propose le jeudi 9 avril à 19h30 une soirée très spéciale autour de Patrice Leconte et de son film Tandem (1987), dans lequel Gérard Jugnot tenait l’un de ses rôles les plus marquants. La soirée réserve une vraie surprise : Leconte y tourne une séquence de son prochain film autobiographique, et le public est invité à y participer en jouant… son propre rôle de spectateur. Une façon originale de se retrouver au cœur d’un tournage, dans la mythique salle du Hangar du Premier-Film. La soirée est entièrement gratuite, sur billet à retirer au préalable sur le site de l’Institut Lumière.
Ils se sont tant marrés, et nous aussi
130 000 exemplaires vendus. Le chiffre dit tout, ou presque. Le Splendid par le Splendid, nous nous sommes tant marrés ! n’est pas un livre de souvenirs de plus: c’est une bande de copains qui raconte, avec leur voix, leur désordre et leur franchise, comment ils sont devenus des légendes sans vraiment l’avoir prémédité.
Josiane Balasko, Michel Blanc, Marie-Anne Chazel, Christian Clavier, Gérard Jugnot, Thierry Lhermitte et Bruno Moynot : sept noms, cinquante ans d’amitié, et une trajectoire unique dans l’histoire du cinéma et du théâtre français. Tout commence au début des années 1970, sur les bancs du lycée puis les planches d’un café-théâtre de la rue des Lombards. Quelques années plus tard, Les Bronzés, Le Père Noël est une ordure, Les Bronzés font du ski s’imposent dans la culture populaire française avec une force qu’on ne mesure peut-être plus vraiment tant ils font partie du paysage.
Ce qui rend ce livre particulièrement émouvant, c’est le contexte dans lequel il paraît. La première édition partait à l’impression au moment de la disparition de Michel Blanc. La troupe a choisi de continuer, de faire du livre un hommage à leur ami. Cette édition collector, augmentée de 16 pages de photos inédites issues de leurs collections personnelles, est aussi une façon de dire que l’amitié, la vraie, celle qui dure cinquante ans, est peut-être la plus belle comédie qu’ils aient jamais jouée.
Un livre à offrir, à garder, à relire.
* Trois questions à Jean-Pierre Lavoignat
Le journaliste et ancien directeur de la rédaction de Studio Magazine, l’une des plumes les plus respectées du journalisme cinéma français, a récolté la parole de chacun, su mettre la troupe en confiance et donner au livre son ton intime, drôle et sans fard. On sent à chaque page que les sept se sont livrés vraiment, comme ils ne l’auraient peut-être fait qu’avec quelqu’un d’autre.
En avril, Jugnot, Clavier et Balasko sortent chacun un film en tête d’affiche. Comment se fait-il que 50 ans après leurs débuts, les membres du Splendid soient toujours au top?
Grâce à leur talent, évidemment! Ce se sont avant tout de très bons comédiens. Et puis, de nouvelles générations ont grandi avec eux. Jeunes acteurs et metteurs en scène, comme Philippe Lacheau ou Julien Hervé, veulent souvent se frotter à eux. Parce qu’ils arrivent chargés du poids singulier qu’ils ont eu dans la comédie française. Donc il leur arrive souvent de tourner dans des premiers films ou d’avoir pour partenaire des jeunes comiques. Plus que d’autres, ils ont été à l’écoute des générations suivantes: Les inconnus, Les Nuls, La bande à Fifi…
Pourquoi leur aventure collective nous touche autant?
D’abord parce qu’elle est unique! On est épatés qu’ils existent encore en tant que groupe. Leur aventure collective éclaire leur destin individuel qui, lui-même, éclaire l’aventure du Splendid.
Quelles sont les réactions au livre les plus suprenantes que tu as eues?
Ce qui frappe en premier lieu c’est le mélange des générations: de l’enfant au grands-parents! Au cours des dédicaces, les gens arrivent en récitant des dialogues, avec des pulls à l’effigie du Père Noël… Il y a même une personne qui a fait des kilomètes pour annoncer à Marie-Anne Chazel qu’il avait appelé son salon de coiffure “salon Gigi”. Dans les métier aussi, la troupe du Splendid a des admirateurs. Le réalisateur Stéphane Brizé l’a confié cette jolie remarque: “Leur incroyable amitié nous rend nostalgique d’une époque qu’on n’a pas connue et d’une aventure collective qu’on aurait aimé tous avoir”. Et Vincent Dedienne m’a envoyé ce sms très émouvant: “J’ai fini le livre sur le Splendid. j’ai pleuré à la fin, comme à la fin d’un roman d’amour ou d’aventure. mais n’est-ce pas de cela qu’il s’agit? C’est merveilleux.”
Jean-Pierre Lavoignat sera en dédicace du livre au Salon Livre et Vin de Saumur les 11 et 12 avril 2026. Il participera également le dimanche 12 avril à 16h15 à une table ronde intitulée « Quand l’humour devient culte » au Théâtre Le Dôme, aux côtés de Frédéric Pouhier (Le grand livre des Tontons flingueurs), Jean-Michel Djian (Desproges) et Simon Bernard (La bible des Inconnus), une conversation qui s’annonce savoureuse entre spécialistes de la comédie française. Entrée libre avec billet Livre et Vin.
Et pour les Franciliens, rendez-vous le jeudi 7 mai à 21h15 au cinéma Alcazar d’Asnières-sur-Seine pour une soirée ciné-club spéciale, à la veille du 8 mai : Jean-Pierre Lavoignat présentera Papy fait de la résistance, « le film qui a coûté plus cher que le Débarquement ! », œuvre culte, hilarante et cinéphile du Splendid. Une soirée proposée par Harold Manning, à ne pas manquer pour tous ceux qui veulent prolonger la fête.
Balasko-Camara : quand la légende rencontre la relève
Se confronter aux talents comiques d’aujourd’hui, c’est ce qu’adore faire aussi Josiane Balasko. Face à Fadily Camara et Jean-Pascal Zadi, elle tient l’affiche de L’Arnaqueuse, un rôle taillé sur mesure pour celle qui a toujours su mêler le rire à quelque chose de plus trouble, dans un film rythmé et enlevé signé Wilfried Méance (Et plus si affinités).
Josiane Balasko y incarne Masséna, une vieille escroc aussi flamboyante qu’insaisissable, qui vend son appartement parisien en viager à Fanny en faisant croire qu’elle est mourante. Problème : Masséna est tout sauf mourante, et elle n’a aucune intention de rendre les clés de sitôt. Débute alors une guerre sans merci entre les deux femmes, qui vont pourtant finir par se ressembler davantage qu’elles ne le pensaient.
Ce qui rend le personnage fascinant, c’est sa profondeur inattendue. Masséna est détestable en surface (cupide, manipulatrice, transformiste à la perruque facile) mais elle est aussi touchante. Balasko en a fait une survivante, une femme qui a décidé très tôt de prendre ce que la vie lui devait, et qui reconnaît en Fanny une héritière possible. Entre les deux femmes s’installe une complicité improbable, que Balasko joue avec cette précision et cette économie de moyens qui la caractérisent. Une belle occasion de retrouver Josiane Balasko dans un de ses meilleurs rôles depuis longtemps. En salles cinéma le 22 avril. Pour les Parisiens, une avant-première avec l’équipe du film est organisée au Pathé Convention le 20 avril.
Ceux qui voudraient retrouver Josiane Balasko sur scène ont encore quelques jours pour la voir aux Bouffes Parisiens dans Ça, c’est l’amour, jusqu’au 26 avril. Une pièce écrite sur mesure par Jean Robert-Charrier, dans laquelle elle forme avec Marilou Berry un duo mère-fille sur un sujet grave, les violences familiales et conjugales. La pièce partira ensuite en tournée, notamment au Festival d’Anjou, où elle sera jouée au Grand-Théâtre d’Angers les 19 et 20 juin 2026.
Clavier, l’homme qui joue les hautains mieux que personne
S’il y en a un qui aime “partager l’affiche” c’est Christian Clavier. Parfait antagoniste de Jean Réno, il a trouvé en Didier Bourdon (ex homme de troupe comme lui) un partenaire de choix depuis qu’ils ont les hilarants amants de La Cage aux folles sur scène. Julien Hervé leur a offert de poursuivre cette complicité devant les caméras, et ça marche. Cocorico avait cartonné en 2024 avec près de 2 millions de spectateurs. La suite, Cocorico 2, arrive en salles dès le 8 avril, et repart du même terrain fertile : deux familles que tout oppose, réunies malgré elles par les caprices de l’histoire et de l’ADN.
Cette fois, les Bouvier-Sauvage et les Martin ont décidé de faire la paix et d’unir leurs enfants par le mariage. Sauf qu’un nouveau test révèle que les résultats précédents étaient faux. Les ancêtres reprennent du service, et le chaos avec eux. Julien Hervé signe une comédie populaire dans la grande tradition des films de choc social à la française. On retrouve Clavier dans un registre où il excelle : celui qui pense tout contrôler. Comme souvent, l’absurde affleure sous la bienséance bourgeoise, et le personnage implose après une exposition prolongée à l’effacement de ses certitudes.
Le réalisateur choletais Julien Hervé viendra rencontrer le public le samedi 11 avril 20h au CGR Cholet.
Ceux qui voudraient comprendre d’où vient ce talent comique si singulier doivent se tourner vers Christian Clavier La Vis Comica, un documentaire de David Serero disponible en VOD. En 75 minutes, Clavier se livre comme rarement sur ce qui fait l’essence de son jeu, cet art très particulier de camper des personnages englués dans leurs certitudes et rattrapés par le réel. Autour de lui, une constellation de complices et de témoins : ses camarades du Splendid bien sûr, mais aussi des réalisateurs (Poiré, Leconte, Chabat, Lacheau…) des partenaires (Reno, Bourdon…) et même des historiens. Un portrait qui replace l’un des acteurs les plus populaires – et il tient à ce terme- du cinéma français dans toute son épaisseur, bien au-delà des rôles qui l’ont rendu célèbre. Il rend hommage à ses maîtres (Michel Bouquet, Pierre Mondy, Tsilla Chilton) et revient sur ses échecs et les défis rencontrés à l’écriture de ses films (17 quand même!). A voir absolument.
Coup de coeur de la semaine: Plus fort que moi
Il y a des films qu’on n’attendait pas et qui vous restent longtemps après. Plus fort que moi, sorti le 1er avril, est de ceux-là.
Kirk Jones (Nanny McPhee) raconte l’histoire vraie de John Davidson, Écossais qui vit depuis l’adolescence avec le syndrome de Gilles de la Tourette. Une maladie qui, dans sa forme la plus visible, contraint ceux qui en souffrent à proférer des insultes incontrôlables, des mots obscènes, des phrases qui surgissent sans prévenir. Ce que le film fait avec ce matériau est proprement remarquable : il ne tire ni vers le pathos ni vers la comédie facile, mais trouve une troisième voie, plus rare, où le rire et l’émotion se nourrissent l’un de l’autre sans jamais se trahir.
Robert Aramayo, connu jusqu’ici pour Game of Thrones et Les Anneaux de Pouvoir, livre une performance physique et émotionnelle qui lui a valu le BAFTA du meilleur acteur. Autour de lui, Maxine Peake et Peter Mullan, deux monstres sacrés du cinéma britannique, apportent cette gravité tranquille qui ancre le film dans quelque chose de profondément humain.
Ce qui frappe dans Plus fort que moi, c’est que le film parle en réalité de choses très universelles : le besoin d’être vu tel qu’on est, la violence ordinaire de l’incompréhension, la capacité à construire quelque chose de beau malgré tout. John Davidson a reçu une distinction des mains de la reine Elizabeth II pour son action caritative. Et au moment de la recevoir, il a crié quelque chose d’incontrôlable. C’est peut-être la scène la plus drôle et la plus bouleversante du cinéma de cette année. Ne passez pas à côté.
Heureuse initiative de certains exploitants qui organisent des débats à l’issue de la projection : le cinéma Lux à Caen le samedi 11 avril, La Lanterne à Bègles le 25 avril ou le Ciné-Vilar à Blénod les Pont à mousson (54) le 26 avril.
La semaine prochaine, on se retrouve pour une édition spéciale “court-métrage” et un compte-rendu du Festival Format Court (qui se tient du 8 au 12 avril au Studio des Ursulines à Paris) dont Sophie Benamon est membre du jury presse.
Parrainée par la comédienne Clotilde Hesme, cette édition réunit plus de 80 professionnels du cinéma autour d’une programmation dense : 5 séances compétitives, 4 séances thématiques, 2 tables rondes et un Lab.
Parmi les temps forts : une Master class de la réalisatrice Carine Tardieu, 3 César 2026 avec L’Attachement, le samedi 11 avril à 17h, ainsi qu’une table ronde autour du bourgeois gaze avec Rob Grams le vendredi 10 avril, et un focus spécial Iran intitulé Résistance, Résilience le dimanche 12 avril.
Le festival se clôture dimanche 12 avril à 19h avec la remise des prix, en présence des jurys et des lauréats, en entrée libre. Toute la programmation et la billetterie sont disponibles sur le site de Format Court.






