Que faire de notre Histoire de France?

Par Sophie Benamon

Il arrive que le cinéma fasse ce que les historiens n’osent plus : rendre l’histoire urgente. Deux films sortis cette semaine à quelques jours d’intervalle le font, chacun à sa manière, et leur coïncidence mérite qu’on s’y arrête.

D’un côté, Michel Leclerc envoie Cyrano, D’Artagnan et Molière jouer les Avengers dans la campagne sarthoise sous la Fronde, avec un Louis XIV de 13 ans dans les bagages. De l’autre, Antonin Baudry clôt son diptyque sur de Gaulle et la France Libre avec une deuxième partie consacrée aux années 1943-44, celles où l’avenir de la France se jouait dans des bureaux à Londres, à Alger, à Washington, et pas toujours à notre avantage.

Deux films, deux siècles, deux tonalités radicalement opposées. Mais une même question, posée avec une insistance qui ne doit rien au hasard : qu’est-ce que la France fait de son passé ? Et surtout : qui en écrit le récit ?

C’est là que réside l’enjeu véritable. L’histoire nationale n’est jamais un objet inerte. Elle se dispute, se réinterprète, se confisque. Chaque génération politique la convoque à son profit, chaque époque de crise la retourne comme un gant pour y chercher des précédents, des figures tutélaires, des absolutions ou des accusations. Aujourd’hui plus qu’hier, dans un contexte où les questions de souveraineté et d’identité ont retrouvé une acuité qu’on croyait réservée aux manuels scolaires, ces deux films arrivent chargés d’une électricité particulière.

L’un joue avec nos mythes fondateurs et leur redonne chair et fantaisie. L’autre exhume ce qu’on n’apprend pas à l’école : que la France Libre était une puissance minuscule négociant sa survie face à des alliés qui lui préféraient Vichy, que Roosevelt voulait faire de la France libérée un protectorat administré par Washington, que le récit héroïque de notre Libération est en grande partie une construction – nécessaire – mais construction tout de même.

Qu’on préfère la légèreté cavalière de l’un ou le lyrisme politique de l’autre, ces deux films posent en somme la même exigence : regarder notre histoire en face, et comprendre qu’elle n’appartient qu’à ceux qui se donnent la peine de la raconter.

La guerre comme vous ne l’avez jamais vue

© 2026 Pathé Films – TF1 Films Production – Belvédère – Auvergne-Rhône-Alpes Cinéma

Il faut avoir le courage de ses ambitions. Avec ce diptyque de 5 heures 20 consacré à de Gaulle et à la France Libre entre 1940 et 1944, Antonin Baudry (Le chant du loup) a fait quelque chose de rare dans le cinéma français : il a osé un grand récit. Pas une biographie respectueuse, pas un docu-fiction patrimonial. La bataille de Gaulle est un vrai film de cinéma, épique, intime, comique et tragique à la fois.

J’écris ton nom (sortie vendredi 26 juin), est la partie la plus politique du projet. Là où L’Âge de fer (en salles depuis le 3 juin) racontait la fondation dans le chaos, cette deuxième partie explore la période 1943-44, quand de Gaulle doit s’imposer non plus face à l’ennemi mais face à ses alliés, Roosevelt en tête, qui lui préfèrent le général Giraud, docile et malléable, et qui considère la France comme un pays qui a renoncé à se battre.

Le génie du film tient précisément là. Baudry ne cache pas les mécanismes de la puissance. Il montre comment Roosevelt, entouré d’un cabinet antigaulliste, instrumentalisait la faiblesse française pour imposer sa vision de l’après-guerre. La scène entre Abkarian et Campbell Scott (Roosevelt) est à ce titre vertigineuse : de Gaulle est le plus faible dans la pièce, et pourtant c’est lui qui ne cède pas. Il montre comment le grand récit de la Seconde Guerre Mondiale a été réécrit, comment la mémoire collective s’est construite sur certains oublis, dont celui des premiers à entrer dans Paris, les anarchistes espagnols de la Nueve. Sans jamais juger, Baudry raconte. Et en racontant, il nous rend quelque chose.

Il nous rend l’enjeu politique de l’Histoire, et il est brûlant : qui écrit notre histoire? Dans un monde où la relation transatlantique est plus que jamais une question ouverte, La Bataille de Gaulle arrive avec une étrange acuité. Le réalisateur l’avoue lui-même : il a commencé l’écriture il y a six ans, et le film est devenu, au fil des ans, de plus en plus manifestement actuel. Comment vit-on avec un allié trop puissant ? Comment préserve-t-on sa souveraineté sans tomber dans l’arrogance stérile ? Le film est une façon de poser la question avec grandeur et… humour. On sent la patte du scénariste de Quai d’Orsay.

Simon Abkarian (voir son interview sur notre chaine youtube) est extraordinaire. Il ne fait pas le grand homme, il le construit de l’intérieur, par la précision du geste, la musique de la voix, la manière dont il contient l’émotion pour mieux la laisser déborder. Face à lui, Simon Russell Beale campe un Churchill magistral, drôle et humain, formant avec Abkarian un duo tragi-comique qui tient de Laurel & Hardy. Thierry Lhermitte, dans la peau de Giraud, apporte une dimension nouvelle à cette deuxième partie : celle de l’autre France, celle qui a raté l’histoire par manque d’audace. Enfin Niels Schneider et Félix Kysyl donnent chair à deux symboles, deux faces du courage: Le Général Leclerc et Jean Moulin.

Et puis il y a cette conviction qui traverse tout le film : que la liberté vaut qu’on se batte pour elle, que l’impuissance n’est jamais définitive. J’écris ton nom, titre, emprunté au poème de Paul Éluard dont on entend la voix, n’est pas un hommage au passé. C’est une injonction au présent.

À voir de toute urgence. Et si possible après la première partie.

LA BATAILLE DE GAULLE – J’ÉCRIS TON NOM ★★★★★ Un film d’Antonin Baudry avec Simon Abkarian, Simon Russell Beale, Anamaria Vartolomei, Niels Schneider, Thierry Lhermitte… 2h40.

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Interview: Loïc Corbery.

“René Pleven, le premier spectateur du général”

Pilier de la Comédie-Française, Loïc Corbery incarne René Pleven dans La Bataille de Gaulle d’Antonin Baudry. Un homme de l’ombre, fidèle parmi les fidèles, dont il a reconstitué le portrait à travers une correspondance intime et troublante.

Ce film révèle des choses sur la période 1940-44. Vous aussi, à la lecture du scénario, vous avez appris des choses ?

Je suis tombé des nues. Le premier volet, oui, ce sont des choses qui infusent dans notre culture : l’Appel du 18 juin, le courage de cet homme parti représenter la France depuis Londres. Mais sur le second volet, notamment sur la relation avec les États-Unis, le projet de Roosevelt de faire de la France une sorte de protectorat, une province américaine, ça, on ne l’apprend vraiment pas à l’école. Ce qui est vertigineux, c’est qu’on a tourné le film sous la présidence Biden, et qu’il sort maintenant. Mesurer l’écho qu’il allait avoir, sur la relation entre les États-Unis et l’Europe, entre les États-Unis et la France, c’était assez fou.

René Pleven est un nom qui traverse trente ans de politique française, mais dont le visage n’est pas forcément connu. Comment vous êtes-vous préparé ?

C’était une chance, paradoxalement. Quand je disais aux gens “je joue René Pleven”, ils me répondaient “qui ?”. Cela me donnait un champ de composition beaucoup plus libre. On n’allait pas m’attendre au tournant sur une reconnaissance immédiate du personnage. Et pourtant, avec Antonin Baudry, on s’est quand même approché de quelque chose d’assez fidèle à ce qu’était cet homme, pas par la moustache ou les lunettes, mais en dessinant cette silhouette longiligne, toujours en retrait, un peu au fond sur les photos. Cette place qu’il occupait sur les photos raconte exactement la place qu’il avait auprès du général. Antonin Baudry m’a dit qu’on l’appelait “le ministre de tout”. C’était le seul civil dans ce premier cercle de la France Libre à Londres, et l’un des premiers, si ce n’est le premier, à avoir rallié de Gaulle.

Qu’est-ce qui vous a le plus nourri dans vos recherches ?

On a la chance d’avoir conservé la correspondance de Pleven avec sa femme. Elle est partie aux États-Unis après la débâcle, il est resté à Londres. Cette correspondance est merveilleuse parce que sa femme était très inquiète de le savoir auprès du général, de cet hurluberlu que personne ne connaissait vraiment et dont l’audace semblait, au tout début, un peu étrange, un peu suspecte. Elle ne voulait pas que René reste. Alors dans les réponses de Pleven, on trouve un portrait qu’il fait lui-même du général, corroborant parfois les inquiétudes de sa femme : “Oui, il est très particulier, oui, il prend des décisions compliquées, oui, il est seul – mais j’y crois.” Pendant des mois et des mois, on voit l’indécision, l’inquiétude d’un homme qui se demande s’il va retrouver sa famille, s’il reste ou non, face à des décisions qui lui semblent parfois insensées. Et en même temps, cette fascination irrationnelle pour le courage du général. J’en parle et j’ai des frissons.

Comment définiriez-vous le rôle de Pleven auprès de de Gaulle ?

On dit souvent “homme de confiance”, mais qu’est-ce que ça veut dire vraiment ? L’homme de confiance, c’est celui qui, même quand il n’est pas d’accord, va tout faire pour que les choses se passent comme le veut le général. Il essaie de le dissuader, de le raisonner, mais face à l’implacable courage de de Gaulle, il le suit toujours. Et c’est lui ensuite qui ramasse les morceaux, qui répare les pots cassés, qui assure le service après-vente diplomatique. Il a l’oreille du général, et la confiance est réciproque. Il y a une scène où il essaie de le persuader d’aller à Alger qui le montre parfaitement. De Gaulle refuse mais quand il y a un retournement de situation, son triomphe modeste. Pleven est toujours sidéré de voir que ce qu’engage le général finit par fonctionner, que les choses auraient pu se passer autrement, mais qu’elles se sont passées comme ça.

Il y a aussi dans le film une relation bis, celle qui vous oppose à Jean Monnet, interprété par un autre acteur de la Comédie-Française…

Oui, au départ, Jean Monnet est son modèle, son mentor. Et ils vont progressivement se détacher, jusqu’à s’opposer dans cette scène très symbolique de la négociation avec Giraud, où chacun est face à face à la table. Ce sont des hommes en rupture. Pleven aurait dû suivre Monnet à Washington, continuer à exercer ses qualités administratives auprès de Roosevelt. Il décide de rester à Londres. Monnet gardera une certaine rancœur. Dieu sait que Monnet est un grand homme, à qui on doit beaucoup -on a l’image du père de l’Europe-, mais on voit dans le film cette grande figure de notre Histoire au chevet des Américains. L’humanité est faite de ces complexités. J’ai envie de dire que Monnet s’est révélé en temps de paix, là où de Gaulle, Pleven et tous ceux qui les ont entourés se sont révélés en temps de guerre.

Comment décririez-vous votre expérience du tournage — épopée ou huis clos ?

Je lisais les scénarios, je voyais mes camarades partir deux mois au Maroc en plein désert, bivouaquer, conduire des chars d’assaut, se rouler dans le sable. Moi, j’avais une cravate, une paire de lunettes et un stylo dans un bureau. Tournage beaucoup plus calme, en effet, et pourtant passionnant. Mais j’ai quand même eu droit à la Libération de Paris. Tourner sur les Champs-Élysées, à l’Hôtel de ville, à l’Arc de Triomphe, à la gare de l’Est en plein mois d’août, Paris désert, c’était des moments fous. Et entendre Simon prononcer le discours de De Gaulle dans le hall de l’Hôtel de ville, ça résonne différemment quand même.

Justement, comment décririez-vous votre relation avec Simon Abkarian sur le tournage ?

Pour moi, dont la vie est faite de théâtre, c’était un monstre sacré, l’un des piliers du Théâtre du Soleil. Je l’ai vu sur scène à de nombreuses reprises. Entrer en fascination avec le personnage qu’il interprétait n’était donc pas difficile. C’était la même relation que celle de Pléven avec de Gaulle. Et puis Simon est quelqu’un d’une disponibilité, d’une générosité extraordinaire. On ne se disait jamais “là, il est en train de jouer.”

Comment qualifieriez-vous la mise en scène d’Antonin Baudry ?

Il y a quelque chose d’une naïveté d’enfance chez lui qui se retrouve dans les films, dans le fait qu’ils soient à ce point lumineux, héroïques, enthousiastes, avec cette note d’humour qu’il a refusé de sacrifier là où on aurait pu sombrer dans une épopée laborieuse et sérieuse. Et un homme qui sait tellement ce qu’il veut qu’il est capable d’écouter beaucoup, pour vous amener là où il voudra. Son grand moment de plaisir, c’était le travail avec les acteurs. Quand des années de préparation commençaient à s’incarner devant lui, tu sentais chez lui une joie folle.

Ce tournage a dû être un exercice d’équilibriste pour le conjuguer avec vos obligations à la Comédie-Française…

Être comédien à la Comédie-Française et vouloir faire du cinéma, c’est un équilibre toujours délicat. J’ai souvent dit non, parce que j’ai la chance de beaucoup travailler sur de belles choses sur scène que je peux difficilement abandonner. Ma priorité, c’est le théâtre public, c’est ma mission. Mais ce genre de films… c’est difficile de dire non. Difficile de dire non à l’aventure cinématographique, et difficile de dire non à ce que ça raconte. Alors on s’organise : on tourne le matin, on répète l’après-midi, on joue le soir. Ce film valait bien quelques nuits courtes.

Loïc Corbery sera sur scène dans Résurrection – un cas de conscience d’après Tolstoï dès le 6 octobre au Théâtre de Lorient, puis en novembre et décembre à la Comédie-Française.

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Et si notre superpouvoir français c’était la culture?

© Michaël Crotto – Mandarin @ Cie – Elephant Story Espace Production

On n’attendait pas Michel Leclerc, réalisateur du Nom des gens ou du Mélange des genres, maitre de la comédie sociale et politique, sur ce terrain-là. Avec Les caprices de l’enfant roi, il a troqué le réalisme social contre la cape et le débat d’idées contre le duel pour nous offrir un film d’aventures et de verbes à la fois hommage aux figures tutélaires de la France. Car ce que Michel Leclerc a compris, et que peu de cinéastes osent encore, c’est que l’histoire de France est un vivier inépuisable de personnages qui n’ont rien à envier aux super-héros américains. Cyrano, D’Artagnan, Madeleine Béjart, Molière : ils sont tous là, ils se croisent, ils se chamaillent, ils tombent amoureux et ils se battent pour sauver la France. Ce sont nos Avengers à nous.

L’histoire est inventée, les anachronismes sont assumés, et les historiens auront de quoi s’agacer. Mais comme le dit Leclerc lui-même dès les premières secondes du film : c’est une histoire vraie, sauf pour les historiens. Nous sommes en 1651, la Fronde gronde, et Anne d’Autriche décide de planquer son fils, le futur Louis XIV, 13 ans, capricieux et timoré. Son chaperonnage est confié à un D’Artagnan légèrement sur le retour qui va le refiler à Cyrano de Bergerac. Quoi de mieux que la troupe de théâtre de Madeleine Béjart où Molière fait ses armes, pour passer inaperçu…

La question du rapport que nous entretenons avec le Grand Siècle n’est pas anodine. En 2026, alors que l’on débat ferme sur ce que “être français” veut dire, sur la langue, sur l’identité nationale, sur ce qu’on transmet et ce qu’on oublie, voilà un film qui s’empare de nos mythes fondateurs non pas pour les révérer mais pour jouer avec eux, les secouer, les faire respirer. Leclerc ne fait pas de la reconstitution : il fait de la réinvention. Son Louis XIV n’est pas le Roi-Soleil tout-puissant qu’on connaît, c’est un gamin peureux et capricieux qui va apprendre la vie auprès de gens qui n’ont rien à perdre. Son Cyrano n’est pas le héros d’Edmond Rostand au panache immaculé et Molière est un génie balbutiant. Le XVIIème siècle est le miroir de ce que nous voulons devenir plutôt que de ce que nous fûmes.

Le film fonctionne aussi parce que son casting est une collection de trouvailles. Artus en Cyrano est une évidence qu’on n’avait pas vue venir : la force physique, la fragilité intérieure. Julia Piaton campe une Madeleine Béjart solaire et pragmatique, aussi à l’aise dans la commedia dell’arte que dans les questions de gestion de troupe. Franck Dubosc, dans la peau d’un D’Artagnan qui court après sa propre légende, touche à quelque chose de juste et de touchant. Doria Tillier est une reine glaçante et drôle, Nemo Schiffman un Molière en pleine éclosion. Et le jeune Niels Hamel-Brochen est un miracle de talent. Dans le rôle ingrat du petit roi indécis, réussit à rendre ce gamin attachant sans jamais le rendre sympathique trop vite.

Alors oui, on sent le souffle de Philippe de Broca (Cartouche, Le Bossu), de Jean-Paul Rappeneau (Les Mariés de l’An II) et c’est exactement ce qu’il faut. Le plaisir de voir nos légendes se rencontrer, de sortir de la salle en ayant l’impression qu’on peut à faire de nos joutes verbales des combats élégants et profonds.

À voir en famille, entre amis. À voir surtout.

3 questions à Michel Leclerc: “Le mélange, c’est un acte politique”

Michel Leclerc nous explique comment son film qui convoque tous les héros du Grand Siècle en dit peut-être plus sur notre époque qu’il n’y paraît.

Pourquoi la Fronde ? Pourquoi ce XVIIème siècle peuplé de Cyrano, de Molière et de D’Artagnan ?

L’idée de départ, c’était de faire se rencontrer tous ces héros que tout le monde connaît, ces personnages populaires de l’imaginaire collectif qui, par chance, vivaient tous à la même époque. D’Artagnan, Cyrano, Molière, Louis XIV, Madeleine Béjart, ils sont tous là, au même moment, et personne n’avait encore eu l’idée de les mettre ensemble dans la même histoire. Et puis il y avait une autre référence qui m’obsédait : Amadeus de Milos Forman. Dans mon film, Cyrano assiste à la naissance du génie de Molière sans en avoir lui-même. C’est une idée qui me touche profondément, parce que je me retrouve quelque part entre ces deux personnages : Cyrano, qui veut être pur et intègre, et Molière, plus solaire mais aussi plus dans le compromis. Ce sont des tensions que je vis moi-même en permanence.

Votre film joue avec l’histoire sans la respecter à la lettre. C’est assumé ?

Complètement. Et pourtant il dit des choses très précises sur la France d’aujourd’hui. Prenez la question du privilège : ce petit roi qui découvre la vraie vie, qui réalise qu’être roi c’est peut-être juste tenir un rôle, que n’importe qui pourrait tenir aussi bien que lui. Et puis il y a Madeleine Béjart, qui a l’esprit démocratique mais qui est quand même la cheffe de la troupe. La gauche et le pouvoir, c’est un sujet passionnant. Tous ces thèmes sont présents dans le film, sans que je les aie tous prémédités. Certains ont émergé en écrivant, comme ce jeune roi qui tombe amoureux de sa professeure de théâtre qui a vingt ans de plus que lui. Je me suis dit : je ne peux pas m’empêcher de mettre une réplique là-dessus. Certaines choses s’imposent.

Vous avez aussi fait le choix d’un langage hybride, des alexandrins qui côtoient une langue d’aujourd’hui. Est-ce que c’est une façon de dire que cette histoire nous appartient encore ?

C’est exactement ça. Le mélange des genres, pour moi, c’est un acte politique. Je n’ai pas du tout envie que mon film soit un objet pur. La vie est impure, et dans la vie, on peut déclamer des alexandrins et se prendre les pieds dans un poteau en sortant. Alors pourquoi pas au cinéma ? Je ne voulais pas que mes personnages parlent comme des manuels scolaires, ni qu’ils sonnent trop contemporains non plus. Un langage qui croise les époques, c’est une façon de dire que ces figures-là ne sont pas derrière une vitre de musée. Elles circulent. Elles nous ressemblent. Cette histoire n’est pas terminée, on l’écrit encore.

LES CAPRICES DE L’ENFANT ROI ★★★★★

Un film de Michel Leclerc avec Artus, Julia Piaton, Nemo Schiffman, Niels Hamel-Brochen, Franck Dubosc, Doria Tillier. 1h55. En salles.

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